Analyse

L’Allemagne perd la guerre économique globale

 

L’affaire Volkswagen est cruciale non seulement pour l’automobile allemande, mais aussi pour l’Allemagne dans son ensemble – de cette branche dépend un emploi sur sept – et pour la zone euro. Le groupe a déjà perdu plus de la moitié de sa valeur en bourse. Il ne vaut plus que 53 milliards d’euros. «C’est un revers dans la guerre économique globale», observe dans le magazine allemand Manager l’économiste Daniel Stelter, auteur du blog Beyond the Obvious. Sa gestion du scandale permettra-t-elle au leader mondial, avec l’aide du gouvernement, d’éviter la perte de centaines milliers d’emplois?

C’est une affaire d’Etat non seulement en raison du poids économique du numéro un mondial de l’automobile, mais aussi parce que la Basse-Saxe détient 20% du capital et deux sièges au conseil de surveillance. En vertu de la loi VW de 1960, l’Etat a même le droit de bloquer une reprise inamicale. Sigmar Gabriel, l’actuel président du Parti Social-démocrate et ministre de l’Economie, a été membre du conseil de VW de 1999 à 2003, rappelle le Wall Street Journal (WSJ). Gerhard Schröder en a aussi fait partie dans les années 1990. Le porte-parole du gouvernement jusqu’en 2009, Thomas Steg, a ensuite été nommé responsable des relations extérieures et avec le gouvernement chez Volkswagen. Nous sommes en plein capitalisme d’Etat. Le WSJ rappelle les efforts d’Angela Merkel en 2013 pour bloquer des mesures d’émissions de CO2 trop restrictives dans l’Union européenne (UE). Le groupe de Wolfsburg revêt une importance systémique pour l’Allemagne, comme UBS pour la Suisse.

La politique européenne de l’Allemagne est indissociable de ses liens avec l’automobile. Lors de la crise «grecque», Angela Merkel a surtout sauvé les clients de son industrie: «L’Allemagne continue à prêter de l’argent aux autres Européens pour qu’ils continuent à acheter des voitures allemandes en sachant que cet argent ne sera jamais remboursé», explique Charles Gave, président de l’Institut des libertés.

L’étroitesse du tissu industriel allemand accroît les risques. L’ordinateur a été découvert à Berlin, mais le secteur appartient maintenant aux Américains, aux Japonais et aux Chinois. Il ne reste que SAP en Allemagne, note Daniel Stelter. L’industrie solaire allemande a été subventionnée et la branche appartient dorénavant aux Chinois. La chimie allemande est en déclin depuis plus d’un demi-siècle. Les manuels de chimie étaient tous écrits en allemand jusqu’en 1939. Le modèle, centré sur une production domestique et les exportations, s’est effondré avec la guerre. Les groupes suisses, très tôt obligés d’être globaux, en ont largement profité. La consolidation a accéléré le déclin allemand. Hoechst, numéro un mondial de la pharma au début des années 1980, a été vendu à Sanofi. Merck KGaA, qui a repris Serono, et Bayer sont des groupes de taille moyenne.

Le champion de l’exportation est victime de ses succès automobiles. Ben Bernanke et Larry Summers accusent les excédents allemands d’être responsables de la crise financière. «L’égoïsme du gouvernement affiché lors des réunions de l’UE, sur les dossiers des réfugiés et du sauvetage de la Grèce, se retourne contre lui», rappelle Daniel Stelter.

Le mode de fonctionnement d’Angela Merkel offre une bonne clé de lecture des développements futurs de la crise. La chancelière n’a pas le défaut de quantité de dirigeants. Elle n’espère pas un déroulement heureux, mais elle réagit. Le gouvernement a donné un ultimatum à Volkswagen pour mettre de l’ordre dans ses affaires. «Elle impose sa loi grâce à son absence d’attaches, aussi étrange que cela puisse paraître», écrit Gertrud Höhler, ex-responsable de la communication de Deutsche Bank, dans «Die Patin» (Orell Füssli). En effet, Angela Merkel n’a pas été agressive mais «distante» à l’égard du régime communiste d’Allemagne de l’Est. Sa devise, c’est «No Commitment». Elle n’est ni libérale, ni socialiste. Rien n’est plus faux que de la qualifier de dame de fer à l’image de Margaret Thatcher, la révolutionnaire libérale. La chancelière allemande est la reine des anti-valeurs et du pragmatisme.

Sa stratégie consiste à minimiser les risques, quitte à s’arranger avec la loi (crise de l’euro), ou à reprendre les idées de ses opposants (salaires minimums, climat, hausses d’impôts). Le système est devenu «crypto-autoritaire», lance Gertrud Höhler. Cela marche à merveille. Sa longévité au pouvoir pourrait battre tous les records. Helmut Kohl, inventeur de la «léthargocratie», selon le mot du philosophe Peter Sloterdijk, est resté seize ans, la République de Weimar quatorze ans, le Troisième Reich douze ans, l’ère Adenauer quatorze ans. Et Angela Merkel dix ans ce mois de novembre.

Avec Volkswagen, Angela Merkel emploiera la même tactique. Elle réagit. Au pouvoir, la léthargie nécessite des journées de quatorze heures pendant sept jours, ironise Peter Sloterdijk dans le Handelsblatt du 18 septembre dernier. La chancelière ne s’attaque pas aux causes des problèmes. «En harmonie avec son époque, sa médecine palliative est la façon la plus saine de rester chroniquement malade», critique Peter Sloterdijk. Mais sa tactique bute cette fois sur l’étendue de la tricherie du groupe de Wolfsburg. On peut compter sur le lobby et la politique allemande pour peser sur le débat. Mais le coût juridique sera immense aux Etats-Unis et non négligeable ailleurs. La facture devrait battre tous les records. La survie de Volkswagen ne sera pas seulement définie par la réaction du consommateur. Ni par la santé financière du groupe de Wolfsburg.

Dans cette affaire d’Etat, l’enjeu est gigantesque. Il en va de la place de l’Allemagne en Europe et dans un monde où Berlin regorge d’ennemis. Il en va aussi de la crédibilité des autorités et de leurs coûteux organes de contrôle, puisque la tricherie a été découverte par un modeste centre de recherche d’une petite université. Comme l’explique Charles Gave, le citoyen sur qui pèsent chaque jour de nouveaux interdits risque fort de ne pas apprécier ce capitalisme de connivence.

Au pouvoir, la léthargie nécessite des journées de quatorze heures pendant sept jours, ironise Peter Sloterdijk