«Nous agissons dans l'intérêt de l'Europe.» Avec son visage tout en rondeurs et ses sourires angéliques, Hans Eichel se donne les airs d'un servant de messe à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession. Oui, souligne-t-il, l'Europe «doit se réjouir» de la mise en œuvre accélérée d'un vaste plan de réduction des impôts en Allemagne. Berlin espère ainsi muscler la croissance allemande, en panne pour la troisième année consécutive. «Si notre économie redémarre, toute la zone euro en profitera», professe le grand argentier allemand.

Mercredi, Hans Eichel présentait le projet de budget 2004, adopté le matin même par le cabinet. La barre est placée très haut. La baisse des impôts doit élever la croissance à 2% en 2004, après que le pays est entré en récession ce printemps. L'allègement total, de l'ordre de 22 milliards d'euros, touchera le budget fédéral à hauteur de 15,6 milliards. Eichel peut espérer combler une petite partie de cette perte par le regain d'activité économique engendré. Mais pour le reste, c'est-à-dire l'essentiel, le gouvernement veut un peu économiser et beaucoup emprunter.

Economiser, c'est le plus dur. Quelques cruautés sont envisagées: le treizième salaire des fonctionnaires sera amputé; des subventions seront biffées; des privilèges fiscaux abolis. L'aide de l'Etat pour accéder à la propriété sera rabotée; les frais de pendulaires ne seront plus déductibles d'impôts; le soutien au secteur du charbon dans la Ruhr faiblira lentement. «Nous n'épargnons pas notre clientèle», grimace le ministre de la coalition rouge-verte. Ces idées sont à discuter avec l'opposition, qui a signalé son intention de coopérer. La droite détient un quasi-droit de veto grâce à sa position dominante à la Chambre des Länder, dont le feu vert préalable sera requis. Ses chefs (Angela Merkel, Edmund Stoiber) n'ont eu besoin que de 24 heures pour se convertir à la baisse des impôts, «à certaines conditions». Pouvait-il en être autrement alors qu'eux-mêmes menaient campagne électorale, l'automne dernier, en promettant une baisse des impôts sans jamais dire comment ils voulaient la financer?

La voie des sacrifices ne suffira pas. L'Allemagne, c'est fatal, alourdira son endettement. Le gouvernement autorise Hans Eichel à écrire en 2004 de nouvelles dettes pour 30,8 milliards d'euros. Soit 7 milliards de plus que dans la version du budget élaborée avant la décision tardive d'accélérer la baisse des impôts. Pour le gouvernement, le signal est clair: au moins la moitié de l'effort fiscal sera financée par l'emprunt. L'opposition aimerait ne pas dépasser un tiers.

Il y a une semaine, Hans Eichel tablait encore sur un déficit 2004 de l'ordre de 2,4% du PIB, et personne ne le prenait au sérieux. Son nouveau projet de budget annonce un déficit corrigé à 3% du PIB, soit la hauteur maximale de l'endettement autorisé par le Pacte de stabilité. «Nous voulons tenir notre engagement européen», a répété mercredi le ministre. La veille, le chancelier Gerhard Schröder avait entonné le même refrain devant le commissaire européen Pedro Solbes. Le gardien du Traité de Maastricht s'était déplacé à Berlin pour mettre l'Allemagne en garde: «Un déficit supérieur à 3% du PIB en 2004 et pour la troisième fois consécutive serait contraire à nos règles budgétaires.»

Spécialistes incrédules

La décision d'accélérer la baisse des impôts intervient au moment où les menaces sur la croissance allemande s'accroissent. Cette semaine, l'institut DIW a pronostiqué une régression du PIB de – 0,1% pour 2003. Son président, Klaus Zimmermann, a tempéré les espoirs du gouvernement. Au mieux, la croissance atteindra 1,6% en 2004, pronostique-t-il. Il restreint à 0,3% le gain imputable à la seule baisse des impôts, et encore à une condition: l'allégement doit être financé intégralement par l'emprunt. «Sans le recours au crédit, l'impact sera négatif», a aussi souligné Hans-Werner Sinn, le patron d'un autre institut, l'Ifo. «Le montant d'impôt économisé ne passera pas intégralement en dépenses de consommation, une partie sera épargnée», a pour sa part averti Wolfgang Wiegard, le chef du «comité des cinq sages» qui conseille le gouvernement.

Le DIW a calculé que le déficit allemand, alourdi par la baisse des impôts, s'établira à 3,6% du PIB en 2004. Le risque de dépasser pour la troisième année consécutive la barre des 3% est énorme, et Berlin est prêt à le courir. A ceux qui s'en inquiètent, Hans Eichel oppose la nouvelle philosophie de Berlin: «Pour l'Europe, la stabilité n'est pas un problème, mais la croissance allemande en est un.» Un appel à peine voilé à l'indulgence de Bruxelles.