Au mois de mai prochain, l’Espagnole Belen Garijo prendra la tête du conseil d’administration du groupe allemand de chimie-pharmaceutique Merck. Elle deviendra la deuxième femme à présider une des 30 entreprises du DAX, le principal indice boursier de Francfort. Afin qu’elles ne restent pas des cas isolés, Berlin souhaite passer à l’action. Ce mercredi, un projet de loi imposant des quotas au sein des conseils d’administration doit être approuvé par le Conseil des ministres.

A l’avenir, les entreprises allemandes cotées en bourse et comptant au moins trois administrateurs devront y imposer une femme. Sur 107 entreprises concernées, une trentaine ne compte aucun membre féminin au sein du conseil d’administration. Une centaine d’entreprises de droit public et de sociétés dans lesquelles l’Etat est actif devront par ailleurs imposer une femme à partir de deux administrateurs.

«Percée historique»

Pour la ministre de la Famille, Franziska Giffey, à l’origine du texte, cette loi constitue une «percée historique». Reiner Hoffmann, président de la confédération allemande des syndicats, estime lui que cette loi «arrive trop tard». En matière de participation des femmes aux instances dirigeantes, l’Allemagne fait en effet figure de mauvais élève. Le cabinet de chasseurs de têtes Heidrick & Struggles a analysé en 2019 les données de 900 entreprises issues de 16 pays, et place l’Allemagne et la Suisse en avant-dernière place à égalité, devant la Chine, en termes de femmes directrices de grandes entreprises.

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La situation est telle que la fondation Allbright place l’Allemagne parmi les pays en développement en la matière. L’institut germano-suédois constate même une détérioration de la situation depuis la pandémie de coronavirus. Après plusieurs années de légère hausse, les femmes ne représentent plus que 12,8% des membres des conseils d’administration des 30 sociétés du DAX. Onze de ces sociétés, comme Bayer, Eon et Infineon, ne comptent aucune femme au sein de leur conseil d’administration.

Société allemande «très conservatrice»

«Des pays comme les Etats-Unis et la Suède n’ont pas de politiques de quota mais s’en sortent mieux que l’Allemagne», constate Katharina Wrohlich de l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW) à Berlin. «En Allemagne, l’image et les attentes de la société envers les femmes restent très conservatrices», note-t-elle.

Cela explique les difficultés qu’ont eues les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) et les sociaux-démocrates, partenaires de coalition, à trouver un compromis. Il aura fallu l’intervention de la chancelière Angela Merkel, l’été dernier, pour que la CDU/CSU mette de l’eau dans son vin. Plusieurs initiatives privées ont aussi fait monter la pression, telles que le hashtag #ichwill (#jeveux) sur Twitter et l’appel de 40 personnalités féminines, intitulé «Je suis une femme quota».

Pour la chercheuse, Katharina Wrohlich du DIW, cette loi «a le potentiel d’augmenter durablement la proportion de femmes dans ces instances». «Les entreprises devront adapter leur politique de gestion du personnel afin de faciliter les carrières des femmes en leur sein», ajoute-t-elle.

Volontarisme inopérant

Fallait-il toutefois passer par une loi? Les opposants au texte reprochent une intrusion de la politique dans leurs décisions internes. Pour la ministre Franziska Giffey, au contraire, «le volontarisme ne porte pas de fruits». «Il est temps de créer des règles juridiques pour davantage de diversité et d’égalité», estime-t-elle.

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Depuis 2016, en effet, un quota de 30% de femmes a été imposé dans les conseils de surveillance des entreprises cotées en bourse et gérées selon les principes de la cogestion. Conséquence, les femmes y représentent aujourd’hui 35,4% des membres, dans la moyenne européenne. Pour les conseils d’administration, en revanche, la loi de 2016 a laissé la main au volontarisme des entreprises. Sans grand succès. «Si la part des femmes y a triplé depuis 2016, nous restons à des niveaux très faibles», constate Katharina Wrohlich, du DIW. Le gouvernement en a tiré les leçons.