Moderniser l'Allemagne. C'est le maître mot du chancelier Gerhard Schröder. Après les impôts et les retraites, la coalition rouge-verte au pouvoir à Berlin s'attaque à une tradition de l'économie allemande: le droit de cogestion des employés dans les entreprises. A l'ère des marchés globalisés, des horaires souples de travail et de la Nouvelle Economie, la loi qui réglemente ce pilier du syndicalisme allemand a pris des rides, rendant un toilettage nécessaire, estime le gouvernement.

Comme chaque fois que l'on touche à des habitudes bien établies, les résistances sont vives. Là, c'est le patronat qui vitupère contre le projet mitonné dans les cuisines du ministre du Travail, Walter Riester, un ex-leader du puissant syndicat IG Metall. Peignant le diable sur la muraille, les représentants du patronat vont jusqu'à pronostiquer la faillite de l'économie allemande si le pays devait appliquer les règles à l'étude…

La dernière loi sur la cogestion remonte à 1972. Elle prévoit l'élection de représentants du personnel au sein d'un comité d'entreprise (Betriebsrat) qui dispose notamment d'un droit de regard sur les embauches et les licenciements, ainsi que sur l'évolution de l'outil de travail ou sur les principes de rémunération. La loi ne donne pas de caractère obligatoire à la constitution de comité d'entreprise. Elle offre plutôt un cadre souple avec un caractère incitatif. Une façon de mettre de l'huile dans les rouages de la culture coopérative au sein des entreprises.

Que prévoit Walter Riester? D'abord des dispositions incitant les PME à créer ces comités paritaires d'entreprises. Le ministre pense notamment aux employés de la Nouvelle Economie. Ces boîtes naissent avec une culture participative qui, à première vue, rend superflue la création d'organe de cogestion, concède-t-on au ministère. Mais lorsque le cours de Bourse s'effondre et que la confiance disparaît, les employés ne savent plus comment défendre leurs droits. «Nous recevons beaucoup d'appels à l'aide de ce milieu», explique un porte-parole du ministre.

Concrètement, le projet prévoit de simplifier les élections dans les comités d'entreprise (CE). Il diminue aussi le seuil de participation requis pour faire valider les décisions prises par ledit CE. Le projet étend en outre les prérogatives des CE, notamment dans deux domaines à la mode: le respect de l'égalité des sexes dans l'entreprise et le respect des normes en matière de protection de l'environnement. Enfin, Walter Riester entend élargir aux salariés temporaires et aux employés «détachés» – deux catégories de travailleurs en augmentation – le droit d'être représenté dans les CE, et donc de participer à leur élection. Seraient concernés les travailleurs qui comptabilisent au moins trois mois de présence dans l'entreprise. En revanche, il n'est toujours pas prévu que le CE puisse s'immiscer dans les prérogatives de la direction en matière de stratégie et de choix d'investissements.

Fixant avant Noël les priorités de son gouvernement pour 2001, Gerhard Schröder n'a pas mis cette réforme sur sa liste. Le chancelier en a toutefois à plusieurs reprises défendu le principe. L'an dernier, il a aussi mis son veto à la Commission européenne qui réclamait que l'Allemagne renonce à la cogestion dans ses entreprises: «C'est une valeur du capitalisme allemand qui a fait ses preuves. Nous la conserverons et l'améliorerons».

«Le degré de cogestion dans les entreprises allemandes est déjà le plus haut de tous les pays industrialisés. Si on l'étend encore, l'Allemagne perdra toute attractivité pour les investisseurs étrangers», s'étranglent Bernhard Kessel et Alexander Hennemann, au front pour le compte du patronat. Les associations d'employeurs, spécialement dans les PME, dénoncent le «délire bureaucratique» de la coalition. «Plus de séances, des discussions plus longues, des décisions sans cesse différées… le cauchemar!» commente-t-on. Et l'on pronostique déjà des coûts supplémentaires pour les PME et des freins à l'innovation. Cela au pire moment: la concurrence toujours plus vive oblige d'agir toujours plus vite. Les employeurs redoutent enfin que les syndicats soient renforcés par cette réforme.

Les organisations de travailleurs en revanche applaudissent. Non pas qu'elles jugent le projet très ambitieux. Mais son existence y est perçue comme l'expression bienvenue d'une forme de considération pour les travailleurs. C'est un signal important au moment où l'économie a trop tendance à oublier que les femmes et les hommes sont le facteur principal de l'innovation et de la production dans les entreprises, insiste Rainer Eppelmann. Le syndicaliste ajoute: «Jusqu'au milieu des années 90, les Allemands disaient: si l'économie va bien, tout va bien. Ce n'est plus le cas depuis que les entreprises licencient pour faire augmenter la valeur boursière des sociétés fusionnées.» La réforme de la cogestion serait donc une réponse au décrochage dommageable entre l'économie et la société.

Le projet sera un test de l'aptitude du gouvernement et des partenaires sociaux au compromis. Le ministre de l'Economie, Werner Müller (sans parti), vient d'offrir ses services de médiateur entre son collègue Riester et le patronat. Son refrain: la réforme est indispensable, mais le projet a des défauts. Les employeurs se félicitent de son intervention et ils se déclarent ouverts à la discussion après avoir poussé des cris d'orfraie.