La dette extérieure des nations les plus pauvres de la planète? D'abord elle fait fuir les investisseurs. Ensuite la plupart de ces pays n'arriveront tout simplement jamais à la payer, estiment aujourd'hui les experts – y compris ceux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Chaque année, l'Afrique consacre 12 milliards de dollars pour honorer le service de la dette. Soit le double du budget attribué à la santé et à l'éducation primaire. Constatant cette impasse, le mouvement œcuménique mondial Jubilé 2000 demande aujourd'hui aux gouvernements occidentaux l'annulation pure et simple de l'ardoise des pays les plus pauvres.

Cette campagne internationale s'est donné jusqu'au 31 décembre 2000 pour atteindre son objectif. Elle adressera sa pétition forte de plusieurs millions de signatures le 19 juin à Cologne, lors de la prochaine réunion des sept pays les plus industrialisés (le G8, qui comprend les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, le Japon, l'Italie, le Canada plus la Russie). Jubilé 2000 demande que les ressources aujourd'hui utilisées pour le remboursement soient dorénavant consacrées à la lutte contre la pauvreté, à la santé, à l'éducation et au développement durable.

La Banque mondiale et le FMI avaient, de leur côté, lancé en 1996 l'Initiative multilatérale en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE, soit 41 pays dont 33 africains, 4 asiatiques et 4 latino-américains). Elle visait à ramener leur dette (évaluée à un total de 250 milliards de dollars) à des proportions tolérables», tout en «stimulant les réformes économiques et sociales». Un fonds alimenté par les institutions financières multilatérales et les bailleurs bilatéraux a été créé à cet effet – fonds auquel la Suisse participe largement (40 millions de francs en 1998).

Or, sur plusieurs points, cette initiative du FMI est loin de faire l'unanimité, surtout parmi les ONG. Elle reste actuellement au centre des débats sur l'endettement, mais aussi des controverses sur son caractère résolument néolibéral. Jusqu'à présent, les 41 pays du PPTE qui veulent bénéficier de telles mesures de désendettement doivent mener à bien un programme d'ajustement structurel, souvent drastique sur le plan social et toujours contraignant.

Intenable pour de nombreuses régions du monde qui sont dans l'urgence. Quant aux autres pays ne remplissant pas les critères PPTE, leur économie sinistrée aurait tout à gagner, aussi, d'une réduction de leurs dettes bilatérales et multilatérales. Pour mémoire, le boulet cumulé du Sud et de l'Est totalisait l'an dernier 2171 milliards de dollars.

Ces derniers mois, plusieurs puissances occidentales se sont nettement engagées dans le sens d'une annulation totale ou partielle de la dette des pays pauvres, allant au-delà de ce qui avait été décidé au sommet du G7 à Lyon: un allégement jusqu'à concurrence de 80% de la dette bilatérale des pays éligibles. Suivant l'exemple suisse, la France a ainsi annulé toutes ses créances sur les nations dévastées par l'ouragan Mitch l'an dernier.

Dans la mouvance, le premier ministre canadien annonçait la semaine dernière que son gouvernement effacera 35 millions de dollars sur les 150 millions que lui doivent la Zambie, la Tanzanie, Madagascar, le Honduras et le Bangladesh réunis. Ottawa serait même prêt à l'annulation totale, si ces pays respectent leurs engagements envers les droits de l'homme et définissent certaines priorités économiques.

Ce «cadeau économique» comporte toutefois une condition: que des démarches similaires soient entreprises au niveau international. Si le FMI se montrait en accord avec ces propositions, le gouvernement canadien serait prêt à consacrer jusqu'à 5 milliards de dollars à l'annulation de la dette. Une avancée concrète qui compléterait avec bonheur la recommandation «d'action définitive» prononcée par Jacques Chirac le mois dernier.