L'Amérique est au plus mal et l'Américain moyen aussi. Malgré le plan Bush, la baisse des taux d'intérêt et du dollar, un fort ralentissement conjoncturel va pénaliser de larges pans de l'économie. Le ménage moyen se serre la ceinture et ne croit plus guère au rêve américain. Les gains boursiers et la baisse des impôts n'ont enrichi que les managers et les ménages aisés.

Ce refrain, entonné par une classe politique de plus en plus engluée dans les contre-vérités, sert d'argument hostile à l'ouverture des marchés. Hillary Clinton ne veut plus de Doha ni de la globalisation. Elle n'est pas seule. Une salve de statistiques suffit en général à convaincre les sceptiques.

Vos salaires sont pénalisés par la concurrence asiatique, affirme-t-on. L'attaque définitive vient de la présentation des chiffres de l'Office du recensement: le revenu moyen des ménages américains a baissé - je dis bien baissé - de 49163 dollars en l'an 2000 à 48201 dollars en 2006. Le cycle d'expansion conjoncturelle n'a pas profité à la classe moyenne. Ne reste-t-il qu'à appeler Schwarzenegger à la rescousse? En tout cas, ne faites plus confiance au marché!

Ne nous laissons pas abuser par cette volée de chiffres rouges! L'emploi inapproprié de statistiques ouvre la porte à trop de mauvaises politiques pour ne pas le dénoncer dans ces colonnes. La règle de base oblige à comparer des pommes avec des pommes.

Pourquoi les milieux hostiles à la globalisation s'amusent à placer le point de départ de leurs réflexions en l'an 2000? Pourquoi les estimations sur le très long terme partent-elles de 1973? A priori, on pourrait comprendre de comparer avec le début du siècle. Cette approche est naïve et fausse. Un travail honnête oblige à placer deux points placés au même moment du cycle conjoncturel, qu'il soit au sommet, au plus bas ou ailleurs. Or l'an 2000 a été le pic d'un cycle conjoncturel, comme l'a été 1973.

Depuis le pic de 1973, le salaire réel des Américains a baissé jusqu'en 1993 et s'est à peine amélioré ensuite, disent les critiques. Les chiffres sont justes, mais outre le problème du point de comparaison, ils ne prennent pas en compte toute la rémunération, notamment les assurances (benefits) pour la retraite ou la santé. Une étude de Daniel Griswold* indique que la rémunération horaire réelle a augmenté de 45% depuis le pic de 1973. En partie sous l'effet d'une accélération depuis les années 90, celle de la globalisation. Et ces chiffres n'intègrent pas la tendance de l'indice des prix à surestimer le coût de la vie, par exemple en raison des innovations et d'une meilleure qualité des produits.

Si l'on veut se placer au même moment du cycle qu'à la fin 2006, la dernière année avec des chiffres complets, le point correspondant est 1996. Sur cette base-là, le revenu du ménage médian - celui qui compte autant de ménages au-dessus de lui qu'en dessous - est en hausse de 6,1%. Le gain ne suscitera sans doute pas l'euphorie. Mais il faut savoir que la taille des ménages tend à diminuer. Le revenu d'un ménage nourrit moins de personnes.

Acceptons les statistiques les plus pessimistes fournies par les milieux opposés à la globalisation, par exemple ceux de l'Economic Policy Institute. Les pertes d'emplois dues aux délocalisations seraient comprises entre 300 et 500000 par an. Ce n'est pas dérisoire. Mais, remise dans leur contexte, leur signification diminue. Depuis 1992, selon le Ministère du travail, chaque année 32,1 millions d'emplois sont créés et 30,4 millions sont supprimés. La moitié pour raison saisonnière, l'autre de façon permanente.

Chaque année 15 millions d'emplois disparaissent à tout jamais. Les 500000 cités plus haut ne font que 3% du total. Il en ressort que 97% des emplois disparaissent pour d'autres raisons que le commerce international - en ignorant les créations d'emplois dues à celui-ci.

La technologie, les changements d'attitudes de consommation et la concurrence expliquent ces 97%. C'est vrai des licenciements de Kodak liés à l'arrivée de la caméra digitale, comme des restructurations de Tower Records directement liés à l'introduction de l'iPod et de la musique digitale.

Dans le bourdonnement des critiques contre le capitalisme, les banques et les managers, la vue d'ensemble peine à se caser. Pourtant entre 1965 et aujourd'hui, l'emploi a doublé aux Etats-Unis, se hissant de 71 à 146 millions. Si on fait débuter la courbe en 1997, le gain est de 16,5 millions de places de travail.

Personne ne peut nier la disparition de 3 millions d'emplois industriels en dix ans. Mais pourquoi ignorer les 11,6 millions créés ailleurs, notamment dans la formation et la santé (4,1 millions) et la finance (1,3 million)? Le Ministère du travail montre que les deux tiers des emplois créés offrent des salaires supérieurs à ceux perdus dans l'industrie.

Les jérémiades sur le déclin du revenu de la classe moyenne américaine ne s'appuient pas sur des chiffres valables. Il en va de même de la fortune nette (y compris la dette), puisqu'elle augmente d'un tiers en dix ans. La solution aux complexités économiques appartient-elle à l'établissement de nouvelles barrières aux échanges ou au marché?

* Trading up, Daniel Griswold, octobre 2007, Cato Institute.