L'inertie nous caractérise, nous empêche de prendre les décisions nécessaires et mine notre santé. Le plaisir maintenant, l'effort demain, ou plus tard. Je m'engage volontiers à m'entraîner samedi prochain, mais aujourd'hui à midi c'est impossible. L'économie dite comportementale a prouvé et quantifier cette attitude qui réduit de moitié le coût d'un effort s'il est suffisamment éloigné dans le futur. Ou accroît la valeur d'un plaisir immédiat. A choisir entre un chocolat Lindt ou un fruit maintenant, une grande majorité penchera pour les dangereuses douceurs chocolatées. Mais si l'on doit choisir maintenant pour la semaine prochaine, la quasi-totalité des individus désignera le fruit.

Il en va de même de l'épargne et de la prévoyance. On préfère consommer maintenant et mettre de côté le mois prochain. «Donc la théorie économique se trompe», déclare David Laibson, professeur d'économie comportementale à Harvard, lors d'un colloque organisé récemment par Pioneer Investments. La théorie suppose que les gens savent ce qu'ils doivent faire et le font correctement (hypothèse d'optimisation). Malheureusement, nous ne sommes pas à la hauteur de la théorie. L'obligation d'épargner à travers le deuxième pilier répond à la défaillance de notre volonté. Ce même professeur évoque une étude sur l'attitude d'épargne de 100 employés. 68% disent ne pas assez épargner. Résolus de s'améliorer, 24 de ces 68% acceptent d'augmenter leur épargne dans les deux mois. Finalement, seuls 4 de ces 68% passeront à l'acte, et encore, dans les quatre mois.

Les Etats-Unis viennent de changer leur loi sur les retraites et peuvent calculer son impact. Laibson montre que si une entreprise se contente d'informer le personnel sur son plan de prévoyance, le succès de l'opération est médiocre auprès des salariés. Mais si elle oblige l'employé à choisir dans un délai précis à faire partie de son système de prévoyance ou non, alors 30% d'employés en plus acceptent le modèle de prévoyance. Il ne faut donc pas rendre obligatoire un plan de prévoyance, mais forcer à choisir librement.

Si l'individu veut épargner pour sa retraite, en principe on lui propose des solutions financières qui réduisent la part actions d'un portefeuille avec l'âge (fonds de «cycle de vie»). Inexistant il y a dix ans, c'est déjà un marché aux seuls Etats-Unis de 180 milliards de dollars. Et en Suisse tout le monde a commencé à en offrir. La règle de base est simplissime: la part en actions est égale à 100 moins l'âge du client. En pratique, la part actions des fonds cycle de vie tombe d'un maximum de 90% pour un jeune à 50% à l'âge de la retraite. Et presque tous les produits suivent de près la même courbe descendante. Ces produits sont-ils appropriés? Telle est la question que se pose un autre professeur, Stephen Zeldes, de l'Université de Columbia. La réponse dépend bien sûr de la référence. C'est mieux que rien, mais on manque cruellement de référence (benchmark), selon Zeldes. Les hypothèses intégrées dans le modèle sont partiellement discutables. La baisse de la part actions s'explique premièrement par le fait que le salaire est assimilé à une obligation. Ce qui n'est pas vraiment le cas. Le revenu du travail ressemble à celui d'une action puisque le salaire dépend pour une large part de la bonne tenue de l'économie et des bénéfices de l'entreprise.

Mais si les fonds de cycle de vie s'enrichissent de nouveaux produits chaque semaine, la recherche économique reste bien pauvre dans la quête de l'évolution optimale de la part en actions d'un investisseur à long terme!

L'épargnant n'est pas seulement sceptique, mais il tend à ignorer les méthodes recommandées par l'industrie financière. Une étude sur le comportement de 16 000 particuliers et leurs transactions boursières sur dix ans montre que les individus ne changent pas leur allocation avec l'âge et ne diminuent pas la part en actions. Et ceux qui modifient la composition de leur portefeuille ne le font qu'en réaction aux événements boursiers et non pas selon une stratégie à long terme adaptée à leur situation, selon Zeldes.

L'industrie des fonds de placement peine donc à convaincre. L'exigence d'épargne à long terme se heurte à la passivité de la nature humaine. Mais il y a d'autres raisons à leur méfiance. Les incitations de leurs conseillers à la vente et le caractère opaque des produits ne créent pas la confiance.

Pourtant les distributeurs de fonds savent ce qu'ils doivent entreprendre. Dario Frigerio, patron de Pioneer Investments, reconnaît le besoin de simplicité et de solutions sur-mesure. La structure familiale, l'actif immobilier, le capital humain - non seulement le salaire, mais aussi la formation, les connaissances et le caractère de chacun - doivent expliquer la structure du portefeuille et la stratégie, observe le Prix Nobel Joseph Stiglitz.

A la découverte du bon choix, l'individu a besoin de conseils. Mais ceux-ci sont biaisés. Le chef de Pioneer a amplement raison: l'incitation au conseil fait défaut dans la distribution de produits d'épargne. Le défi n'est pas mince pour une industrie financière qui peine à réfléchir à long terme.