Economie

L'analyse. Les «flappy boomers»

L'analyse.

L'économie a besoin de bras, y compris ceux qui prennent des rides. Mardi dernier, les dirigeants de l'Union patronale suisse ont rappelé quelques évidences démographiques et proposé un catalogue de mesures pour y faire face. Pour mémoire, l'année 2008 est celle du point d'inflexion: stagnante, la population active va commencer à décroître. De sept actifs pour trois retraités en 2005, le rapport va s'inverser, si on ne fait rien, à six retraités pour quatre actifs au milieu de ce siècle.

Subir ce phénomène en espérant que les bénéfices de la Banque nationale suisse (BNS) le retarderont tient du suicide différé. L'enjeu est tellement central que des pays vieillissants comme le Japon ou la Suisse ont paradoxalement un rôle de pionnier à jouer dans la mise en valeur de «l'énergie grise».

Pamphlet

Mais comment prolonger la vie active des uns sans étouffer les légitimes aspirations des autres? Moins souvent abordé que le thème de la retraite retardée ou à la carte, cet aspect de la question a fait l'objet d'un pamphlet, Génération 69, publié l'an dernier par Laurent Guimier et Nicolas Charbonneau. Le sous-titre de ce petit livre réquisitoire donne le ton: «Les trentenaires ne vous disent pas merci».

Adressé à la génération vieillissante qui entrera dans l'Histoire sous le nom de «baby boomers», l'ouvrage exprime la frustration de ceux qui sont appelés (?) à lui succéder aux commandes. Ces «adulescents», comme les baptisent joliment Guimier et Charbonneau, souvent décrits par leurs aînés comme «dociles, apathiques, désengagés et sans idéaux», se sentent rabaissés, précarisés et surtout écartés des responsabilités. Ils calculent les écarts qui se creusent en leur défaveur: taux de chômage, revenu disponible, systèmes de retraite privilégiant ceux qui les touchent aujourd'hui. Frustrés, ils voient les «baby boomers» s'accrocher à leurs idées et encore plus à leur pouvoir - politique, économique, médiatique - plus figés que leurs propres parents qu'ils avaient tant critiqués.

Hédonistes: les progrès de la médecine et de l'hygiène de vie ont fait d'eux d'éternels jeunes, du moins veulent-ils le croire. Egoïstes: ils ne voient pas pourquoi ils devraient déjà songer à l'effacement. Prétentieux: ils s'imaginent toujours aux avant-postes de la créativité contestataire parce qu'il y a quarante ans, ils ont lu Marcuse ou regardé les films de Godard. Craintifs: ils s'accrochent à leurs privilèges.

Bref, des «flappy boomers».

Les conclusions à la hache de Génération 69 se basent sur la situation française, une des plus caricaturales de ce point de vue sur le Vieux Continent. Les questions que soulève ce pamphlet dépassent néanmoins l'Hexagone. Prolonger la vie active est sans doute une nécessité démographique et, espérons-le, pas forcément une punition personnelle. On peut même rêver d'une transition douce, d'une fécondation heureuse entre l'expérience de l'âge et l'audace de la jeunesse. Quelques exemples concrets autorisent quelques espoirs.

Dans la pratique toutefois, le passage de témoin se heurte à deux obstacles de taille: la rigidité que donne l'exercice du pouvoir et le besoin d'argent. Même vitaminé et pratiquant son jogging tous les week-ends, le cadre sexagénaire n'en a pas moins été conditionné par un univers mental qu'il a souvent de la peine à dépasser. Certes, on brandira immédiatement les contre-exemples de Warren Buffett, Nicolas Hayek, ou Godard lui-même, autant de jeunes «vieux». Mais le fait qu'on cite si souvent les mêmes montre qu'ils restent, justement, des exceptions. Il faut être sacrément souple, confiant et détaché pour admettre que l'on n'a pas forcément les bonnes réponses: c'est le défi paradoxal de l'âge.

L'autre point délicat est d'ordre pécuniaire. Notre société s'étant «décalée vers le haut» en matière de maturité et de vieillissement, la cinquantaine n'est plus la période de l'indépendance retrouvée, des besoins diminués et de l'héritage bienvenu, mais plutôt celle des engagements financiers maximum (éducation des enfants, hypothèques, etc.). Allez donc expliquer à ceux dont les obligations financières tournent à plein régime qu'ils doivent songer à céder une part de leur pouvoir et, en plus, gagner moins...

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