Dans un petit village irlandais, un pub affiche son règlement: «Nous avons signé un accord avec les banques. Nous n'offrirons pas de crédits et elles ne vendront pas de bières.» En l'occurrence, l'humour irlandais fait fausse route. Ce genre d'accord entre les métiers disparaît. Les frontières entre les banques, les assurances et les réassurances s'effacent même très vite. Est-ce une menace pour les assureurs et réassureurs ou une opportunité? Pour une grande partie des experts qui participent au Reinsurance Summit, organisé par Euroforum, c'est d'abord une menace.

Le monde de la réassurance et ses 180 milliards de dollars de primes rejoint celui de la banque sur un point clé, la nécessité d'augmenter la rentabilité et de réduire la sensibilité aux cycles. La meilleure explication vient de Jacques Aigrain, le brillant CEO de Swiss Re: il y a 20 ans, les banques offraient des crédits hypothécaires, les gardaient et espéraient que tout se passe bien (stratégie «buy and hold»). Leur rendement était faible et la volatilité de leur bénéfice dangereuse. Aujourd'hui, elles achètent les risques et les revendent («buy and trade»). Leur rentabilité grimpe à plus de 25%. Le patron de Swiss Re promet un tel changement dans la réassurance et avertit que dans cinq ans le secteur sera complètement différent.

Les journalistes auront donc deux révolutions de retard. Aujourd'hui ils parlent des réassureurs en précisant que ce sont des sociétés qui assurent les assurances. Ce n'est plus vrai depuis longtemps. Actuellement, les réassurances offrent aux assureurs de mieux gérer leur capital, de réduire la volatilité de leurs risques d'assurance et de les diversifier. Elles facilitent le transfert de risques et offrent une nouvelle source de capital.

La nouvelle différence entre assurance et réassurance? «L'assurance est une machine de distribution, la réassurance une machine à offrir du capital», déclare Michael Kerner, un homme qui connaît bien les deux mondes puisqu'il travaille pour un assureur, Zurich Financial Services, et que son travail consiste à acheter 5,8 milliards de francs de couverture de réassurance pour son groupe chaque année. Les frontières s'estompent. Seul le système de distribution sépare l'assurance de la réassurance. Mais la complexité de leur métier ne cesse d'augmenter. Il n'est par exemple pas correct de dire que les banques gèrent les actifs et les assurances les passifs du bilan.

Une certitude: le changement de paradigme que vit la branche de la réassurance et qu'a vécu la banque ces 20 dernières années, est une chance pour l'actionnaire. En s'évitant de conserver le risque, les réassureurs diminueront les effets détestables du cycle sur leur bénéfice. Mais tout se compliquera aussi. Le potentiel appartient à la titrisation des risques. L'idée consiste à prendre un risque et le fragmenter en multiples composants. C'est pourquoi, selon Jacques Aigrain, l'expansion viendra des produits dérivés sur les risques davantage que du marché au comptant. Ici aussi la titrisation de l'assurance retrouve le passé des banques: aux Etats-Unis, le marché des titres sur hypothèques (ABS), inexistant au début des années 90, a explosé à aujourd'hui 6000 milliards de dollars. C'est pourquoi Jacques Aigrain peut affirmer sans crainte que le marché de l'assurance vie commence à peine à faire ses premiers pas. Tant de sous-secteurs sont à découvrir et développer, comme le risque de longévité.

L'évolution sera accélérée par les changements réglementaires, et notamment «Solvency II» en Europe, laquelle pousse à évaluer les risques au bilan à la valeur de marché. Le régulateur impose une meilleure efficience dans la gestion du capital. Comme Bâle II pour les banques. Le choc viendra du fait que cela libérera 87 milliards de dollars du bilan des réassureurs. Un montant incroyable! Une partie servira à améliorer son rating, mais une bonne patrie du capital sera libérée et permettra de financer des acquisitions ou des redistributions aux actionnaires. Avec un impact bien apparent sur la consolidation de la branche.

Tous les réassureurs ne voient pas leur avenir sur les marchés financiers. Inga Beale, CEO de Converium, soutient que l'essentiel du marché reste «traditionnel» et appartient majoritairement aux groupes de taille moyenne. Mais la part du marché qui est titrisé croît très fortement. Les banques y participent vivement et investissent dans ce sens, par exemple dans les risques de catastrophes. L'institut qui présente la plus forte croissance dans ce domaine n'est pas un réassureur mais Goldman Sachs.

Jacques Aigrain perçoit l'évolution comme une opportunité: «Les banques et les hedge funds prendront une part du gâteau, mais ils faciliteront aussi l'échange de risques.» Certains clients sont sceptiques devant cette mutation de la réassurance, à l'image de Ralf Oelssner, chef de l'assurance pour Lufthansa. La standardisation offerte par les marchés financiers n'a pas la même qualité que la solution individualisée du réassureur.

Une solution consiste à collaborer, à créer des partenariats entre réassureurs et boutiques financières, selon John Hendrickson, de SFri: «Pour moi, l'arrivée des banques est une menace, parce qu'une banque est plus diversifiée qu'un réassureur.» La standardisation des produits s'accompagnera d'accidents majeurs, comme ce fut le cas avec l'émergence des junk bonds. Mais la tendance à la titrisation est structurelle et s'imposera à long terme. Lui-même ne croit plus aux frontières entre les métiers. Le réassureur ne doit pourtant pas perdre son âme. Si le hedge fund peut l'aider à accepter un risque à court terme, l'univers du réassureur, c'est le long terme. C'est ainsi que le client imagine d'ailleurs sa relation avec le réassureur. Mais cela ne doit pas empêcher un réassureur d'être plus actif et d'adopter un style plus proche du broker. Il doit sortir et aller chercher les risques. Visiblement tout le monde n'est pas prêt à entrer dans cette dynamique.