Les entreprises actives dans les technologies de l'information se sont jusqu'ici très peu préoccupées de l'usage qu'elles font de l'énergie. Il n'est d'ailleurs pas surprenant de constater que le secteur des services est souvent, avec les transports, un mauvais élève environnemental. Bien davantage en tous les cas que l'industrie manufacturière qui, pour survivre face à la concurrence des petites mains chinoises ou coréennes, est contrainte «d'optimiser» ses ressources. Du reste, beaucoup de nouvelles normes techniques s'attaquent de plus en plus à l'électronique ménager ou de loisirs et de moins en moins spécifiquement aux installations industrielles.

Dans les technologies de l'information, les pratiques sont cependant en train d'évoluer rapidement. Les grandes entreprises du secteur ne se contentent plus d'afficher de belles éoliennes dans leur rapport annuel mais développent de nouveaux produits plus efficaces en termes de consommation d'énergie. Par exemple, des programmes permettent de régler la puissance des processeurs selon les tâches à accomplir ou interdisent tout simplement à l'utilisateur d'installer des veilles d'écran qui gaspillent les électrons. L'électronique de grande diffusion fait l'apprentissage de la rareté. Car si les batteries et accumulateurs ont fait de gros progrès, l'autonomie des appareils portables est souvent leur point faible. Et surtout, toute puissance électrique est associée à la chaleur (dissipation), un ennemi sur la durée de vie des circuits électroniques. Enfin, on le sait peu mais le ventilateur d'un ordinateur est la pièce la plus chère et dont le prix ne peut pratiquement pas baisser!

Les soucis d'IBM ou de HP rappellent ceux des horlogers, il y a une trentaine d'années tout juste. Ils étaient alors confrontés à un dilemme: comment parvenir à créer des montres électroniques (à quartz) performantes avec une autonomie raisonnable? «Si nous avions utilisé l'électronique classique, le porteur d'une montre à quartz aurait été contraint d'acheter un sac à dos pour y transporter sa pile», explique l'un des pionniers des circuits électroniques développés pour l'horlogerie.

Avec le développement d'Internet et les grands centres de traitement de données informatiques**, la consommation d'électricité pour alimenter les calculateurs, et surtout les refroidir, devient non négligeable et par conséquent un enjeu économique. Même si «elle est souvent exagérée», selon une étude récente publiée par Jonathan Koomey du Lawrence Berkeley National Laboratory à l'Université de Standford. Globalement, les centres de calculs engloutiraient l'équivalent de 1% de la consommation électrique mondiale (un doublement en cinq ans), ce qui représenterait 17 grosses centrales à charbon ou nucléaires de 1000 MW. Dans une autre étude, également récente, le consultant McKinsey* évalue à 2% les émissions de gaz à effet de serre imputables aux technologies de l'information. Si aucune mesure n'est prise, elles pourraient représenter 3%, soit deux fois le volume émis par la Grande-Bretagne. La croissance sera particulièrement forte en Chine et en Inde où de larges couches sociales auront accès aux ordinateurs personnels et téléphones portables. Alors que la croissance annuelle des émissions de gaz à effet de serre imputables aux technologies de l'information se situera dans une fourchette de 3 à 4% dans les anciens pays industrialisés, elle sera de 9% environ dans les grands pays émergents.

Mais, comme le relève McKinsey, il y a une bonne nouvelle. Les technologies de l'information sont sans aucun doute le meilleur véhicule pour induire une baisse de la consommation d'énergie dans tout le système économique, une baisse potentielle cinq fois supérieure aux émissions directes du secteur. Dans quatre secteurs clés de l'économie (énergie, transports, bâtiment, industrie), la généralisation des programmes d'économie d'énergie rendus possibles par les technologies de l'information permettrait d'économiser environ 15% des émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2020. Rien qu'en Chine, une optimisation électronique des moteurs réduirait les émissions de gaz à effet de serre du pays à un volume équivalent à celles dégagées par les Pays-Bas. En Inde, les économies possibles grâce à un meilleur réglage de la production d'électricité (pour éviter les pertes) sont un gisement annuel d'économies valorisées à plus de 9 milliards d'euros. Aux Etats-Unis, McKinsey estime qu'un contrôle plus fin de l'énergie consommée dans les immeubles abaisserait la facture énergétique d'au moins 30%.

Ces chiffres confirment peu ou prou d'autres études, bien plus anciennes. Mais elles sont importantes sous la plume du consultant mondiale McKinsey. Son intérêt pour les technologies de l'information et les économies d'énergie montre que l'économie va changer de priorités. Autre bonne nouvelle: Apple annonce réfléchir à l'usage des matériaux dans la réalisation de ses produits. La célèbre firme de San Francisco admet ainsi implicitement les problèmes environnementaux d'une industrie qui vit beaucoup de l'impact de son image, positive ou négative. C'est la dernière bonne nouvelle: le développement durable n'est plus ringard mais entre enfin dans la rationalité économique. Ne pas être économe devient un risque.

*How IT can cut carbon emmision, Giulio Boccaletti, Markus Löffler, and Jeremy M. Oppenheim.

**LT, 26 juillet 2008