Excellente nouvelle! La productivité du travail n'a jamais été aussi haute en Suisse. L'institut bâlois d'études conjoncturelles (BAK) a calculé une progression de 1,7% l'an dernier, après une forte année 2005 (+2%) et une excellente performance en 2000 (+2,9%).

La moyenne depuis 1973, située à 1,1%, est largement dépassée, et le BAK prévoit, sur la base des excellentes variables du produit intérieur brut (PIB), une hausse moyenne annuelle de la productivité de 1,5% jusqu'en 2020.

De son côté, le Secrétariat d'Etat à l'économie (seco), connu pour son pessimisme, vient de revoir à la hausse ses prévisions de croissance en 2007 (+2% au lieu de+1,7%). La baisse du chômage continue et l'indice des places vacantes est à son plus haut niveau depuis l'hiver 2002. Autre excellente nouvelle: le coût horaire du travail ouvrier, basé sur une analyse comparative américaine, a reculé de 15 points de pourcentage en dix ans. Il s'agit de la meilleure performance parmi 18 pays, derrière le Japon.

La logique voudrait que les employés, principaux vecteurs de la productivité, en récoltent directement la majeure partie des fruits. Ce n'est pas le cas. L'écart se creuse entre la productivité et le niveau des salaires, selon les données de l'Office fédéral de la statistique (OFS).

La pertinence de ces comparaisons doit reposer sur une analyse par cycle économique ou sur une longue période. Il est en effet logique, lorsque l'appareil de production devient obsolète ou lorsque le ressort de l'innovation est trop mou, de ne pas distribuer l'entier des gains de productivité sous forme de salaires. Dans ces circonstances, la consolidation ou le renforcement de la croissance économique du pays passe par des dépenses en biens d'investissements ou en acquisition de propriété intellectuelle par les entreprises.

Pourtant, en excluant les écarts à court terme peu significatifs, on constate un fossé croissant entre la progression de la productivité et celle des salaires. De 1993 à 2005, selon l'OFS, la productivité a augmenté de 15% alors que les salaires réels ont progressé de 3,7%, soit 0,3% en moyenne par an. Certes, certaines branches à forte productivité (+70% en quinze ans dans les assurances, contre+10% dans la construction) ont offert une hausse générale des salaires plus importante. Les salaires réels ont ainsi progressé, de 1993 à 2005, de 4,1% dans le secteur tertiaire, contre 3,2% dans le secteur secondaire.

Reste que l'écart moyen est difficilement compréhensible. Les syndicats s'en offusquent à juste titre. Unia, en prenant pour base l'année 2000, constate que la différence, au détriment des salariés, s'élève à 5,2% jusqu'en 2006. De plus, ces dernières années, la plupart des entreprises cotées au SMI ont régulièrement battu leurs records de bénéfices.

Dénoncer ce qui peut apparaître comme une injustice est une chose, en calculer l'effet économique en est une autre. A ce stade, il convient de se demander quel est aujourd'hui le meilleur mode de distribution pour alimenter le moteur de croissance économique d'un pays.

Attribuer beaucoup d'argent, souvent sous forme de dividendes ou d'actions, à un petit nombre de personnes riches ou à des investisseurs indirects (caisses de pensions), aura moins d'effet que de distribuer de petites sommes à un grand nombre de consommateurs moins à l'aise financièrement. Le besoin de thésauriser des premiers correspond au besoin de dépenser des seconds. Or le deuxième mode de distribution contribue mieux à la croissance, en sachant que 60% du PIB helvétique de 455,6 milliards de francs provient de la consommation des ménages.

Les dernières statistiques du climat de consommation (+17 points en janvier) démontrent que des augmentations de salaire plus importantes seraient vite dépensées. Et, contrairement à une idée reçue, maintenir des salaires bas ne stimule pas la création d'emplois. En Suisse, les périodes de stagnation des salaires correspondent généralement à la diminution de l'indice de l'emploi, et inversement.

Les entreprises, confrontées à de constantes mutations économiques, s'accommodent mal de la rigidité pluriannuelle des conventions collectives de travail qui coulent actuellement des avantages dans le bronze. Cela explique sans doute la forte réticence des sociétés à distribuer une plus grande part de leurs bénéfices sous forme de hausse généralisée des salaires.

Il s'agit dès lors, pour stimuler la croissance économique et mieux récompenser les fournisseurs de productivité, d'inventer de nouveaux modèles. Pourquoi ne pas prévoir, par exemple, le versement, systématique mais ponctuel, de 10 à 50% du bénéfice annuel des entreprises dans l'enveloppe salariale? Ce bonus des employés, dont les modalités seraient négociées par branche économique et adaptées à la souplesse stratégique des entreprises, consoliderait le contrat social actuellement lézardé par les contrats parachutes et les bonus offerts aux hauts dirigeants.