Qui trop embrasse mal étreint. Afin que ce dicton ne se réalise pas, la Poste suisse va devoir poursuivre sa stratégie comme acteur spécialisé sur son marché national. Devant l'augmentation de la concurrence alimentée par la libéralisation du marché postal, et les modifications technologiques touchant le courrier, la Poste n'a pas les moyens de jouer dans la cour des grands. Ce d'autant moins que son statut juridique ne va pas changer à court terme.

Pour l'instant, l'établissement fédéral de droit public étend timidement son réseau international. Au niveau politique, le flou concernant son expansion en dehors de la Suisse est maintenu pour les quatre ans à venir. Juste avant Noël, le Conseil fédéral indiquait en effet que la Poste «doit réduire progressivement sa dépendance à l'égard du monopole en développant de nouveaux produits et marchés […], et qu'elle peut saisir à l'étranger les possibilités d'expansion sur des marchés de niche en dehors du service universel». A l'inverse de Swisscom, aucun chiffre n'est articulé sur les investissements que cette entreprise peut consentir.

De fait, la Poste s'est lancée depuis 10 ans dans une politique d'expansion en Europe et aux Etats-Unis, à travers des participations ou l'implantation de filiales à hauteur de 75 millions de francs pour cette période. Elle indique «que cette politique permet d'acquérir du savoir-faire et d'amener du volume vers la Suisse». Ce sont près de 879 collaborateurs à temps complet qui travaillent dans ces quelque 30 entreprises regroupées principalement au sein de Swiss Post International (SPI), sur un total de 52000 employés. Cette division couvre le marketing direct, le courrier commercial et l'expédition de produits de presse. Son chiffre d'affaires augmentait de 692 à 939 millions de 2000 à 2004 (+35%), tandis que le résultat d'exploitation baissait de 62% à 33 millions pour la même période. Les résultats au premier semestre 2005 montrent que cette activité est peu rentable: le résultat d'exploitation (EBIT) se monte à 19 millions, pour un chiffre d'affaires de 507 millions.

«Les acteurs étrangers vont avoir beaucoup de peine à gagner des parts de marché dans le courrier A livré le lendemain et impliquant la création de capacité de triage et d'acheminement sur place»

En comparaison, les ventes à l'étranger réalisées par la division Lettres du géant Deutsche Post World Net se montent à 9,3 milliards de francs pour un bénéfice opérationnel (EBIT) de 1,7 milliard durant la même période.

Devant la force de frappe de tels acteurs globaux comme Deutsche Post, mais aussi le néerlandais TNT et le français LaPoste, on peut se demander s'il ne faut pas stopper ces investissements à l'étranger et se concentrer exclusivement sur le marché domestique. Ce d'autant plus que ces grands groupes offrent de plus en plus de services de logistique intégrés qui les éloignent de leur métier de base consistant à acheminer lettres et paquets. Sur ce segment en pleine concentration, la Poste suisse a aussi peu de chances de se battre à armes égales avec ces anciennes entreprises postales qu'avec les leaders de la logistique et du fret comme Panalpina ou Kühne & Nagel.

Concernant les ventes domestiques, la Poste suisse devrait maintenir ses bénéfices grâce à la lente libéralisation du marché postal, et les efforts consentis dans l'optimisation de son outil de travail. Cette dernière permet de compenser la baisse constante des volumes observée dans toutes les entreprises postales à cause du développement de la signature et du courrier électronique.

En Europe, le monopole des envois adressés est déjà abaissé à 50 grammes dès le 1er janvier 2006, contre 100 grammes en Suisse dans trois mois. Aucune date n'est arrêtée pour l'instant pour porter la libéralisation au niveau européen.

En plus de cette mesure protectionniste, la Poste aura investi près d'un milliard de francs dans le nouveau traitement du courrier d'ici à 2008 en créant trois nouveaux centres principaux et six secondaires. Les acteurs étrangers vont avoir ainsi beaucoup de peine à gagner des parts de marché dans le courrier A livré le lendemain et impliquant la création de capacité de triage et d'acheminement sur place. Ce n'est pas le cas du marché des colis exprès attaqué par les leaders comme FedEx ou UPS, ou encore pour le courrier B et commercial, qui peut être traité depuis un pays limitrophe.

C'est dans ce dernier domaine que la Poste va devoir se montrer très vigilante. Les clients commerciaux génèrent 85% du chiffre d'affaires de sa division PostMail. Cet acheminement des lettres réalise quant à lui 43% des ventes totales de l'entreprise au 1er semestre 2005 à 3,7 milliards. Il suffit que des prestataires étrangers arrivent à ravir des clients clés de la Poste pour qu'elle soit mise en danger.

Pour limiter ces risques, l'entreprise pourrait faciliter l'accès aux tarifs préférentiels pour les PME, qui obtiennent une remise de 4% dès qu'elles envoient pour 2500 francs d'envois par mois.