Emettre un avis pessimiste à long terme à propos du dollar reste tabou. Toute une volée d'économistes, élevés dans le culte des Etats-Unis, s'interdit de concevoir que le monde a changé. Que le billet vert pourrait n'être bientôt qu'une monnaie parmi d'autres, et que les actions américaines pourraient devenir facultatives dans les portefeuilles des investisseurs.

Depuis 2002, le dollar a perdu 25% contre les principales monnaies. Sur cinq ans, il perd 40% contre l'euro. Le phénomène s'est amplifié avec la crise «subprime». Mais le consensus veut que le dollar rebondira en 2008 à la faveur du comblement des déficits budgétaire et commercial.

Que le billet vert rebondisse ou non en 2008, sa perspective à long terme annonce une autre histoire. Celle d'un monde multipolaire et multimonétaire en train d'émerger, que les traditionalistes de tous bords écartent d'un revers de main. Les plus extrémistes vont jusqu'à taxer toute vision peu flatteuse de l'économie américaine d'«antiaméricanisme primaire»! Plus qu'un raisonnement, il s'agit d'un réflexe ancien et dépassé.

Plusieurs constats s'imposent. La baisse durable du dollar, qui paie le prix de 30 ans de politique monétaire accommodante, a pour effet de réduire l'appétit des investisseurs internationaux pour les actifs américains. La crise du crédit a accéléré le mouvement. Avec l'explosion des primes de risque en juin et juillet, les instruments de dette américains ont été délaissés. Les Etats-Unis ont vu sortir 69 milliards de dollars de capitaux en août, un record historique. Les flux mensuels de capitaux (TIC) en septembre n'ont pas montré de réelle reprise, soulevant un problème de fond: depuis trois mois, les flux étrangers ne suffisent plus à financer le déficit courant.

Si les placements à long terme sont délaissés par les étrangers, le rally des bons du Trésor à 10 ans, qui a enfoncé leurs rendements sous les 4%, résulte quant à lui d'une fuite domestique vers la qualité, les investisseurs américains fuyant les actions locales, sur fond de volatilité vertigineuse depuis l'été.

Chez les investisseurs les plus fortunés, le tabou est déjà brisé. Une pensée moderne a émergé, qui voit l'avenir du monde en Chine, Inde, Malaisie, Vietnam, Russie, Brésil, Argentine, Mexique ou encore sur le continent africain. Ces marchés séduisent les riches Américains, qui ont accumulé des actifs internationaux de 324 milliards ces 12 derniers mois et affichent un appétit sans précédent pour des conseils en placements hors Etats-Unis. Warren Buffett et Bill Gross, les «gourous» milliardaires, sont à l'avant-garde du mouvement: investir en actifs américains est selon eux une «proposition perdante». Des banques et firmes de gestion considèrent que de l'autre côté de l'Atlantique, c'est «game over». Bedrock, une firme genevoise d'anciens gestionnaires de la Banque Safra, présente à New York, exclut les Etats-Unis de son portefeuille, pour l'orienter à 20% sur les économies émergentes, à 25% sur les matières premières et à 20% sur l'énergie. L'Union Bancaire Privée n'a jamais autant sous-pondéré les Etats-Unis et conseille de leur consacrer un poids quasi égal à la Russie, aux pays du Golfe et à l'Asie (hors Japon). L'indice S & P 500 gagne 23% sur 3 ans, contre 145% pour l'indice Marchés émergents.

La politique de la Fed contribue au désamour du dollar. Ces derniers mois, les investisseurs étrangers, délaissant les titres américains à long terme, se sont reportés sur les titres à court terme (marché monétaire) pour profiter de taux Libor élevés par suite de la crise du crédit. La dépendance des Etats-Unis envers le financement à court terme s'est donc accrue. Mais les baisses de taux de la Fed sont venues freiner cette demande, ce qu'illustre le creusement du déficit de la balance de base (somme de la balance des transactions courantes et de la balance des capitaux à long terme) à 3%-4% du PIB, contre une moyenne de 1% depuis 1980.

Et les investissements étrangers directs? Compensent-ils le manque de capitaux étrangers aux Etats-Unis? Non. Depuis 2004, ces flux sont négatifs. Les entreprises américaines ont investi 660 milliards de dollars à l'étranger, en particulier dans les pays émergents, alors que le reste du monde n'a investi que 520 milliards aux Etats-Unis.

Mais le changement le plus révélateur pour le statut du dollar est sans doute qu'il ne détermine plus les prix des matières premières globales. On assiste à un rééquilibrage colossal par les devises en termes de contrôle économique et de pouvoir d'achat. Au découplage des économies émergentes correspond celui de leurs monnaies. Les taux d'intérêt de la Fed perdent en influence sur les monnaies émergentes. Après le Koweït, les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite pourraient renoncer à leur ancrage au dollar d'ici à deux mois. Les exportateurs de matières premières avaient depuis une trentaine d'années confié le contrôle monétaire aux Etats-Unis, obtenant par là une crédibilité instantanée en termes de politique monétaire. Désormais, lorsque l'économie américaine ralentit, les prix des commodities y restent indifférents: ils continuent de flamber. Les baisses de taux de la Fed déclenchent alors une inflation incontrôlable dans les économies ancrées au dollar. Le billet vert fait le deuil de son rôle de monnaie d'ancrage. Enfin, le dollar n'est plus le centre absolu de la planète des changes. Outre l'euro, les monnaies émergentes montent en puissance. Selon le dernier rapport triennal de la Banque des règlements internationaux, le dollar a perdu 2,4% du volume global des transactions de changes, alors que les monnaies émergentes ont gagné 4,6% de parts de marché et représentent 20% des volumes de négoce. Une part appelée à croître avec leur découplage.

L'appétit pour les actifs américains subit un ajustement. Il correspond au rôle et à la perception différents de l'économie américaine pour le reste du monde.