Economie

Quand l'ancienneté primait sur le chômage

A force de se battre pour une législation pénalisant les entreprises qui licenciaient, les syndicats espagnols ont rigidifié le marché du travail.

D'après les tables des statistiques de 1995, l'Espagne fait figure de monstre. Si dans la plupart des économies de l'OCDE, le chômage est vu comme une maladie, ce pays, avec un taux de chômage qui frôlait les 25%, devait être victime d'un fléau ou d'une malédiction. Mais derrière ce chiffre agrégé, qui est une moyenne, se cache une réalité encore plus effrayante. Le marché du travail est morcelé et segmenté selon les régions, le sexe et l'âge. Et tous les ingrédients à l'origine d'une très forte polarisation des inégalités sont réunis. L'Andalousie et l'Extrémadure ont des taux de chômage trois fois supérieurs à la Rioja et la Navarre. Et si, selon l'expression consacrée, les chefs de famille de 35 à 55 ans échappent à cette catastrophe, avec 10% de sans-emploi, les femmes de 16 à 24 ans sont victimes d'un taux de chômage de 50%. Autrement dit, sur le marché du travail espagnol, certains sont plus égaux que d'autres.

Victimes du corporatisme

Les disparités régionales peuvent s'expliquer par la structure des différents tissus industriels. Mais de telles inégalités, selon que la personne est jeune ou âgée, une femme ou un homme, dans la distribution de l'emploi ne peuvent s'expliquer que par des obstacles et des digues entravant la fluidité et la mobilité du travail dans l'économie.

En voulant protéger les salariés durant les années 80 avec une législation pénalisant fortement les entreprises qui licencaient, les syndicats ont compartimenté et rigidifié le marché ibérique. Ce parapluie législatif protège un noyau dur de salariés âgés de 35 à 55 ans, les «insiders», au détriment des forces et des savoir-faire des plus jeunes. C'est ce système corporatiste qui est à l'origine de l'exclusion d'une partie de la population active. Cette volonté de protection se retourne finalement contre les nouveaux arrivants dont les compétences sont laissées en jachère. Et les jeunes femmes sont les premières victimes. La statistique nous donne un éclairage froid mais souligne l'importance de cette exclusion. Le taux de chômage des jeunes, au sens du Bureau international du travail (BIT), était de 42% en 1995. Par contraste, la Suisse affichait un taux de 6%. Avec les deux tiers de l'ensemble des chômeurs espagnols âgés de moins de 34 ans, dont un tiers entre 16 et 24 ans, ce pays détenait un triste record.

* Economiste, Université de Neuchâtel, New-York University.

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