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Une manifestation du DKP près de la sculpture de Marx
© Getty images/Thomas Lohnes

Reportage

L'anniversaire qui aurait fait fuir Karl Marx

Samedi, la ville de Trèves célébrait les 200 ans de la naissance du philosophe allemand, qui y a passé les dix-sept premières années de sa vie. Il y avait foule, mais pas forcément celle que l’auteur du «Capital» aurait souhaité voir

Au milieu de la place du Marché de Trèves, les maraîchers arrangent leurs fraises et leurs asperges comme si de rien n’était. Une posture peut-être un peu téméraire tant la scène qui se déroule autour d’eux semble surréaliste. Car ce 5 mai est un jour particulier dans cette bourgade bucolique et plutôt cossue de l’ouest de l’Allemagne, «un grand jour pour nous», explique un militant du Parti communiste allemand (DKP), drapeau à la main.

Trèves célèbre le 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx. La kermesse géante, carnavalesque par moments, folklorique souvent, est sur le point de commencer. Cet homme d’un âge avancé est venu de Düsseldorf avec deux camarades, elles aussi vêtues de rouge pour rendre hommage au philosophe qui a passé les dix-sept premières années dans cette ville de Rhénanie-Palatinat.

Quelques centaines de leurs camarades stationnent au nord de la place. Après avoir crié des slogans par-dessus les discours officiels de la réouverture du musée de la maison de Karl Marx quelques minutes plus tôt, ils font le pied de grue avant de s’avancer vers la Simeonstiftplatz où les festivités vont se poursuivre.

Pas la foule attendue

On aurait pu comprendre le stoïcisme des maraîchers si les visiteurs s’étaient limités à ces militants pieds nus ou en Birkenstock, portant cheveux longs ou dreadlocks – on ne se refait pas –, ou simplement avec un t-shirt rouge à l’effigie du grand penseur. Mais, à l’anniversaire de Karl Marx, il y avait foule. Et pas nécessairement celle que l’auteur du Capital aurait choisie lui-même de convier.

On ne parle pas forcément ici de l’internationale des policiers, convoqués en masse pour l’occasion. Non, plutôt de ceux, tout de jaune vêtus, trop heureux de mettre le grappin sur autant de Chinois possible sans devoir se déplacer jusque dans l’Empire du Milieu: le Falun Gong. Ayant installé leur QG du week-end au sud de la place, les nombreux disciples harponnent chaque passant avec une pile de tracts, dénonçant les pratiques du régime de Pékin, s’interrompant de temps en temps pour une séance de méditation géante. Ils sont venus à sa fête, mais ils ne cachent pas leur antipathie pour le personnage: «Ça m’attriste tous les morts, toutes les violences, perpétrés non pas par lui, mais par ceux qui ont appliqué sa pensée», soupire une Chinoise sur un ton effectivement peiné. Elle et son groupe tentent de faire signer une pétition aux touristes chinois venus célébrer Karl Marx. Avec succès? «C’est difficile, la propagande du régime est épaisse», concède cette réfugiée.

Au son de sifflets

Si ces apparitions n’ont pas suffi à troubler la routine des maraîchers, la suite aurait pu. Tandis que le Falun Gong tente de propager la paix au son d’une petite musique censée inspirer la sérénité, que l’extrême gauche scande ses slogans habituels sur la solidarité internationale et que les deux groupes s’ignorent poliment: un troisième camp fait soudain irruption. Le plus petit en nombre, mais le plus bruyant et le plus bigarré: les anticommunistes, alliés à l’AfD – le mouvement d’extrême droite allemand – et aux militants du Tibet libre, tous venus faire entendre plus fort encore leurs croyances et revendications, accompagnés de sifflets incessants. Le dalaï-lama, trimbalé sur une immense pancarte, aurait peut-être préféré qu’on l’oublie pour cette journée.

Avant que l’idée n’effleure quiconque d’en venir aux mains, l’étrange cortège se remet en marche. La politique est une chose, mais personne n’aurait voulu rater l’apothéose de la journée: l’inauguration de la statue de la discorde. Caché sous un drap vermillon, un Karl Marx de bronze doit être présenté à la foule. Elle ne l’a pas encore vu, mais elle a déjà sa petite idée. Ce cadeau de la Chine ne passe pas très bien dans une ville qui, avant de réaliser le potentiel touristique du berceau de Karl Marx, avait beaucoup fait pour dissimuler cet héritage qu’elle jugeait bien encombrant, surtout pendant la guerre froide.

Pas de petits profits

C’est là qu’il faut s’armer de patience. Les organisateurs ne sont pas tous communistes, pourtant ils s’y connaissent en discours interminables qui rivaliseraient sans difficulté avec la tradition castriste. Pendant que les officiels allemands et chinois louent – et relouent, au point que ça en devient suspect – l’amitié des deux pays, le grand capital s’infiltre dans la foule. Comme on sait, le capitalisme s’embarrasse peu de scrupules et de principes: une rencontre de marxistes est une occasion comme une autre de faire de l’argent.

Le capitalisme est protéiforme: là, il prend l’apparence d’une dame circulant dans les rangs des spectateurs, un livre à la main, espérant vendre ses timbres à l’effigie de l’auteur du Manifeste du Parti communiste. Ici, il se matérialise par des produits dérivés à faire pâlir d’envie les blockbusters américains. Tirelires Karl Marx, billets de zéro euro en son honneur (vendus sans ciller à 3 euros l’unité et déjà épuisés), canards de bain barbus un livre à la main, aimants pour frigo avec bons mots du philosophe ou statuettes écarlates, l’office du tourisme ne s’est plus vu les mains devant cette opportunité de capitaliser sur l’événement. Enfin, on peut se sustenter en honorant le philosophe: petit-déjeuner du prolétaire – pour la modique somme de 4 euros –, vin – rouge ou rosé, d’un cru spécial Karl Marx – ou «nourriture de tous les pays qui nous unit», selon la pancarte d’un stand vendant exclusivement des Bratwurste.

Une fois découvert le monstre de bronze dans un genre très classique, la foule prend ses selfies et s’éparpille en quelques minutes. Ne reste qu’une poignée de curieux assistant à un concert de musique traditionnelle chinoise. Le Falun Gong retourne à ses méditations, l’extrême droite s’est évaporée, tandis que la gauche s’est installée dans une salle à l’écart de la ville pour une série de conférences sur «la pensée de Karl Marx aujourd’hui». Les maraîchers, eux, sont toujours là, imperturbables. Ils peuvent travailler leur flegme: plus de 600 événements, concerts, lectures, spectacles, expositions, doivent ponctuer cette année de jubilé.

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