Jean-Louis Jacquinod, ancien directeur du département des relations bancaires de la défunte Discount Bank, arrive bientôt en fin de droits. Il a été licencié en mars 2003 suite à la fusion avec l'Union Bancaire Privée, parce qu'il faisait double emploi avec son homologue de l'UBP. Il appartient à la charrette de ces hauts cadres de la place financière mis au chômage durant les années noires de 2002 et 2003. La banque lui a offert un outplacement dans un cabinet spécialisé, mais la démarche n'a pas porté ses fruits.

«J'ai plus de 50 ans et me suis retrouvé seul sur un marché du travail qui ne voulait plus de mes compétences, raconte-t-il. Je me suis adressé aux Offices régionaux de placement, mais ceux-ci ne sont absolument pas armés pour prendre en charge un profil comme le mien.» C'est alors qu'il a entendu parler de Cadre Finance Carrière, la structure d'aide spécialisée dans la réorientation des managers, mise en place par le Département genevois de l'économie, de l'emploi et des affaires extérieures (DEEE) conjointement avec des représentants des milieux bancaires. Depuis, Jean-Louis Jacquinod n'est plus livré à lui-même, il dispose de conseils, de contacts et d'informations indispensables à sa reconversion professionnelle.

Ils sont 155 cadres comme lui à avoir bénéficié du soutien de l'antenne genevoise depuis sa naissance en septembre 2003. Leur profil? Agés de 43 ans en moyenne, ils ont vingt ans d'expérience professionnelle et un diplôme d'étude supérieur. Parmi eux, 25% ont retrouvé un emploi. En outre, un projet de création d'entreprise sur cinq a abouti. Consciente que les besoins ne se limitent pas au secteur bancaire, la plate-forme vient de s'ouvrir aux cadres de tous les secteurs d'activités, notamment ceux de l'industrie et des multinationales. «Etant donné que la place financière est sinistrée et n'offre plus guère de débouchés, nous avons beaucoup travaillé sur le transfert des compétences dans d'autres domaines d'activité. Il semblait donc logique de s'ouvrir à l'ensemble de l'économie», explique David Maggio, chef de projet de la structure genevoise, intitulée désormais Cadre Transition Carrière.

Au fil des mois, le profil des candidats a considérablement évolué. Au début de l'expérience, les managers en emploi ne formaient que 20% des effectifs. Dorénavant, ils en composent presque les 45%. Ce sont des cadres qui s'interrogent sur leur avenir, et qui cherchent de nouvelles voies professionnelles. «Tout collaborateur doit désormais gérer son activité comme s'il était un chef d'entreprise qui administre son portefeuille de compétences», relève François Larrey, délégué du conseil de la Fondation Genève Place Financière, principal partenaire de l'antenne genevoise.

Les prestations de Cadre Transition Carrière peuvent se définir comme un accompagnement à long terme. Celui-ci débute par un entretien confidentiel d'une à deux heures. Le parcours et les compétences du cadre sont examinés en profondeur, ainsi que son projet professionnel. «Nous travaillons beaucoup sur l'écart qui existe entre la personne et son projet. Et ce autour de la question: qu'est-ce qui lui manque pour le concrétiser? décrit David Maggio. Ensuite, on s'attelle de manière très concrète aux objectifs à réaliser.» Par exemple, entreprendre une formation. Ou explorer de nouvelles voies. Ensuite, David Maggio, qui se trouve seul pour l'instant aux commandes du navire, offre un suivi du projet.

Jean-Louis Jacquinod, qui s'apprête à fonder une société de conseils et de formation bancaire pour les pays de l'Est et la Chine, peut toujours compter sur le soutien et le réseau de Cadre Transition Carrière. «David Maggio m'a récemment présenté des professionnels qui ont déjà travaillé avec la Chine, et qui me donnent de précieux conseils», raconte-t-il. En outre, l'antenne genevoise offre un centre de documentation sur les entreprises de la région, ainsi qu'une base de données des postes vacants que l'on ne trouve pas forcément sur les canaux habituels. D'une quinzaine d'annonces au début, la base en compte 75 aujourd'hui.

Manque de moyens

Malgré son utilité, l'antenne est aujourd'hui en danger par manque de ressources. «Nous avons prévu une structure mixte financée en partie par l'Etat et en partie par l'économie privée. Malheureusement, à part quelques sponsors fidèles, nos contributeurs restent rares, une dizaine en tout», déplore Yves Perrin, directeur du marché du travail au DEEE. L'antenne tourne pour l'instant avec un budget annuel de 200 000 francs, mais aurait idéalement besoin du double pour fonctionner à plein régime.

Et pourtant, indirectement, les entreprises ont tout à y gagner. D'abord, parce qu'en cas de coup dur, elles ont à disposition un relais pour leurs cadres qui se retrouveraient au chômage. «Elles ne sont plus complètement démunies, et il en va de leur responsabilité sociale, souligne François Larrey. Les 5000 à 10 000 francs qu'elles y mettraient par an ne sont pas en vain.» Ensuite, parce que cette initiative met sur le marché du travail des cadres adaptés à ses besoins. «Les personnes qui sont passées par là ont fait un bilan, amélioré leurs compétences, réfléchi sur les nouveaux débouchés professionnels, renchérit Sabine von der Weid, directrice du département de politique générale de la Fédération des entreprises romandes. Selon nous, cette initiative est vraiment heureuse.» La directrice est d'ailleurs fermement décidée à lancer un appel auprès des membres de la fédération pour les sensibiliser à la nécessité d'un tel relais. «Cependant, si personne ne réagit d'ici à juin, nous serons obligés de fermer boutique», avertit Yves Perrin. Un véritable préjudice pour les cadres genevois qui perdraient alors leur unique interlocuteur valable.