L es années 2000 seront-elles, pour le Japon, une autre «décennie perdue»? Après le décrochage vendredi de l'indice boursier Nikkei à 12 261 points, soit son plus bas niveau depuis quinze ans, la question est posée. Le gouvernement a promis cette semaine une série de mesures d'urgence. Mais devant la succession de mauvaises nouvelles industrielles, financières et sociales, le spectre des années 90 maudites, qui virent éclater la bulle spéculative et immobilière, pèse de plus en plus sur la deuxième puissance économique mondiale.

Le taux de chômage a atteint en janvier 4,9%, soit son plus haut niveau de l'après-guerre. La confiance des entreprises est en berne. Les commandes de machines-outils japonaises ont reculé de 6,1% depuis le début 2001. Le tout sur fond d'impasse politique préoccupante, avec le départ annoncé du très impopulaire premier ministre, Yoshiro Mori, et la reprise des tractations entre factions rivales du Parti libéral démocrate au pouvoir (PLD) pour lui trouver un successeur.

Taux d'épargne phénoménal

L'enjeu des semaines à venir est contenu dans le budget 2001, voté vendredi en première lecture par la chambre basse de la Diète. Sur 82,65 trillions de yens de dépenses de l'Etat (environ 700 milliards de dollars), 58% doivent être affectés sous une forme ou une autre à la relance de l'économie, et 21% au paiement des intérêts de l'énorme dette publique, aujourd'hui supérieure à 125% du PIB nippon. Le soutien budgétaire à la machine économique n'est donc pas le problème. C'est au niveau de la consommation, de la santé des entreprises et de la visibilité à long terme que le bât blesse au pays du Soleil-Levant.

Malgré les plans de relance successifs adoptés par les différents gouvernements depuis 1993, la colossale épargne des ménages japonais (estimée à environ 90 000 dollars par foyer) reste en effet bloquée sur les comptes postaux, les polices d'assurance-vie ou les livrets à terme. Cumulée à l'apparition d'une insécurité sociale nouvelle au pays de l'emploi à vie, la chute drastique des prix de l'immobilier et la politique de taux d'intérêt «zéro», longtemps pratiquée par la banque centrale, ont verrouillé les portefeuilles. Les Japonais épargnent environ 30% de leurs revenus annuels, contre 10% en Allemagne et moins de 3% aux Etats-Unis. «Le particulier qui investit aujourd'hui au Japon prend le risque de voir la valeur de ses actifs fondre sous la pression déflationniste, explique l'économiste Kenneth Courtis, vice-président de Goldman Sachs en Asie. Mieux vaut donc qu'il garde son argent placé, même si les taux de rémunération sont ridicules. Au moins, sa perte est limitée.»

Les experts de Goldman Sachs estiment que les taux nominaux très bas pratiqués par les banques japonaises (environ 1,5%) ne veulent rien dire, car ils sont contrebalancés par la dépréciation des actifs et la valeur élevée du yen. «Les taux réels à long terme sont de l'ordre de 5 à 7%, poursuit Kenneth Courtis. C'est une véritable punition pour une économie en cours de restructuration.» D'où un accroissement attendu du nombre des faillites industrielles et financières. En deux ans, six compagnies d'assurance-vie ont mordu la poussière. Deux grands de la distribution, Daei et Sogo, ont aussi déposé leur bilan. D'un autre côté, la réduction des coûts à la hussarde pratiquée dans l'automobile par Nissan, Toyota ou Mitsubishi saigne à blanc l'ensemble de leurs sous-traitants. Quant aux grands groupes du secteur électronique, tels Sony, Matsushita ou Toshiba, leurs pronostics commerciaux sont obscurcis par le ralentissement économique américain.

Système paralysé

Mais le pire, en ce début 2001, reste l'apathie de la classe politique japonaise et l'absence d'une possible alternance. Si le départ attendu de Yoshiro Mori, crédité de moins de 9% d'opinions favorables, est un soulagement pour tous, la paralysie du système – dominé par le Parti libéral démocrate au pouvoir presque sans interruption depuis la guerre – est patente. Malgré sa crédibilité personnelle, le ministre des Finances, Kiichi Miyazawa, âgé de 84 ans, n'est pas parvenu à redonner confiance à la population et aux entrepreneurs nippons. Ses différends fréquents avec le gouverneur de la banque centrale, Masaru Hayami, ajoutent au contraire à la confusion. Du côté des prétendants potentiels au poste de premier ministre, l'horizon est loin d'être dégagé. L'un des favoris est l'ancien chef du gouvernement, Ryutaro Hashimoto, ministre chargé de la réforme administrative. Un politicien certes plus charismatique, mais sans audace sur le plan économique.

La question cruciale tient enfin au pouvoir de la bureaucratie administrative, attachée à défendre ses prérogatives malgré une série de scandales récents: «Les bureaucrates font tout pour empêcher les décisions politiques courageuses, comme l'ouverture plus grande à la compétition ou le démarrage d'un programme important de privatisations», assène Taichi Sakaiya, ancien ministre du plan. Les cris d'alarme des experts se perdent donc dans les couloirs des ministères. Lesquels n'accouchent que de mesures partielles et similaires d'une année à l'autre. Un attentisme incapable d'enrayer la détérioration d'une économie toujours très puissante, mais malade et en panne de remèdes appropriés.