L’euro à 1,40 franc? Alors que le franc a établi mercredi un nouveau record historique face à la monnaie européenne, celle-ci tombant le matin à 1,4233 franc pour un euro avant de remonter vers 1,43 franc, cette cible fait l’unanimité auprès des stratèges. Dans une note publiée mardi UBS, la voyait atteinte dans les trois mois. Sarasin l’évoque pour la fin de l’année, voire plus tôt, selon Ursina Kubli, stratège en devises à la banque.

Andreas Höfert, économiste en chef d’UBS, pense que le marché testera d’abord le plancher de 1,42 franc pour un euro. Si la Banque nationale suisse (BNS) n’intervient pas, ce sera au tour du seuil de 1,40 d’être testé. Au-dessous, la BNS pourrait intervenir plus massivement, estime Andreas Höfert, qui pense qu’elle a les moyens d’agir.

C’est face à une dépréciation qu’une banque centrale est limitée dans son action par ses réserves de change, ajoute l’économiste. Face à une appréciation, elle peut imprimer autant de sa monnaie que nécessaire pour faire pression sur celle-ci en achetant d’autres devises.

Jamais depuis sa création en 1999 ou sa mise en circulation en 2002, l’euro n’avait été aussi bon marché face à la devise helvétique. En septembre 2001, après les attaques terroristes contre le World Trade Center aux Etats-Unis, il était tombé à 1,44. En octobre 2008, dans le sillage de la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, il était descendu à 1,431.

Valeur refuge

A chaque fois, le franc a bénéficié de son statut de valeur refuge. Aujourd’hui, s’ajoutent les craintes sur les finances publiques de plusieurs pays de la zone euro, alors que celles de la Suisse sont saines. Il y a aussi en des périodes, la fin des années 1990 ou en 2007, durant lesquelles l’euro valait 1,60 franc, voire plus de 1,67 en octobre 2007.

Du côté des exportateurs, le ton est mesuré. Mardi, le président de l’association des constructeurs de machine Swissmem, Johann Schneider-Ammann, ne s’est pas montré alarmé. Inquiet, cependant, car le cours de change idéal se situe vers 1,50 franc et «le seuil de douleur sera franchi tôt ou tard», a-t-il dit, sans donner de chiffre précis.

«Notre compétitivité en termes de prix est mise à mal et il existe un risque réel que nous perdions des parts sur un marché très concurrentiel», a dit le président de Swissmem. Il n’a cependant pas réclamé d’action de la BNS, jugeant prioritaire l’objectif de maîtriser l’inflation. Les marges sont cependant fortement sous pression et l’industrie des machines devra compenser cela par des gains en productivité, a ajouté mercredi Peter Dietrich, directeur de Swissmem.

Le ton est similaire chez Suisse Tourisme. Certes, les habitants de la zone euro représentent plus de la moitié des nuitées hôtelières, mais pour qu’une faiblesse de la devise européenne ait un effet négatif, il faudrait que celle-ci dure plusieurs mois, a expliqué la porte-parole de l’organisation Véronique Kanel. En outre, le pays reste une destination attrayante et, si nécessaire, des mesures commerciales seront prises.

Reprise pas compromise

Pour Andreas Höfert, l’appréciation du franc n’est pas de nature à compromettre la reprise en Suisse, même s’il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle pour les exportateurs. Cependant, observe Ursina Kubli, la consommation reste robuste. En outre, la baisse de l’euro s’accompagne d’une hausse du dollar face au franc qui en compense en partie les effets. Et ce d’autant plus que la dynamique d’exportation penche plus vers l’Asie que vers l’Europe, ajouter Andreas Höfert.

L’économiste d’UBS relève en outre que la reprise est plus nette en Suisse qu’en Europe. Mais la BNS peut difficilement augmenter ses taux directeurs, ce qui conduirait à une appréciation encore plus abrupte du franc. Une appréciation progressive a des effets similaires. Pour Andreas Höfert, la hausse du franc par rapport à l’euro depuis décembre est équivalente à une hausse de 0,75% à 1% de la cible pour le taux interbancaire Libor à 3 mois, qui se situe à 0,25%.

Sur une base fondamentale, Andreas Höfert et Ursina Kubli estiment la valeur intrinsèque de l’euro face au franc vers 1,50, ou un peu en dessous selon le premier. Les propos du président de la direction de la BNS, Philipp Hildebrand, sur la volonté de l’institut d’émission de «s’opposer résolument à une appréciation excessive du franc» sont restées sans effet. Par contre, les possibles discussions des dirigeants des Etats de la zone euro sur la situation de la Grèce en fin de semaine pourraient, au moins provisoirement, redonner un peu de vigueur à la monnaie unique.