Parmigiani, Prototec, La Joux-Perret, Gilbert Petit-Jean... En quelques jours, le canton de Neuchâtel a perdu une centaine d’emplois horlogers. Entre Ulysse Nardin, Bulgari ou Isa Swiss, la région avait déjà été le théâtre de multiples annonces de licenciements ce printemps. Après l’accalmie estivale, le décompte a donc repris. Et son rythme s’accélère. Certains maudissent le franc fort, d’autres évoquent une «rationalisation» ou un «retour à la normale». Tous redoutent les prochaines annonces:

«Je pensais pouvoir tenir grâce au chômage partiel, mais j’ai fini par abandonner cette idée», se désole Philippe Petit-Jean. Le patron du sous-traitant du même nom, basé aux Brenets et actif essentiellement dans l’assemblage de mouvements va se séparer de 72 collaborateurs. Soit un tiers de son personnel. «A partir de janvier prochain et pendant un an et demi voire deux ans, je n’aurai pas assez de travail pour mes 207 employés», regrette-t-il. Ses clients, des marques horlogères qu’il ne veut pas nommer, le lui ont récemment confirmé.

D’abord visibles dans les statistiques d’exportations, le ralentissement de la demande chinoise, russe et/ou moyen-orientale, les déconvenues à Hongkong et Macao, le renchérissement du franc suisse ainsi que, dans une mesure qui reste à vérifier, l’arrivée de l’Apple Watch se font désormais sentir jusque dans les ateliers. Et si certaines marques sont touchées, leurs discrets sous-traitants le sont d’autant plus. «Les stocks de mouvements et de produits finis sont pleins, et nous sommes en première ligne», constate Philippe Petit-Jean.

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«Extraordinaire interdépendance de la chaine de production»

Dans l’horlogerie, il y a «une extraordinaire interdépendance dans la chaîne de production», analyse François Matile, secrétaire général de la Convention patronale de l'industrie horlogère. Dans les phases de forte hausse, les marques en viennent à supplier les fournisseurs de leur livrer quelque chose. Mais lorsque le marché baisse comme aujourd'hui, les mêmes leur indiquent qu’elles n’ont plus besoin de rien.» 

Tous les fabricants horlogers ne sont pas dans le même panier. Si l’on compare à la crise de 2009 - quand 8 à 9% des effectifs totaux avaient été biffés -, les destins varient aujourd’hui selon les clients, les types de montres et/ou leur prix. «Certaines marques vont bien, d’autres souffrent énormément, note François Matile. Ceux qui font des produits de niche dans des marchés de niche sont évidemment plus exposés que ceux qui ont une assise internationale et diversifiée». Une analyse partagée par Jean-Daniel Pasche, président de la Fédération horlogère suisse: «c’est plus difficile pour les petites maisons et les sous-traitants mais, globalement, cela varie pour chaque marque. Celle qui sera très implantée en Russie aura plus de risque d'aller mal, par exemple.»

On assiste certes à un sérieux coup de rabot. Mais si l’on prend un peu de recul, il n’y a pas lieu de parler de crise

Pour Philippe Petit-Jean, cette déconvenue n’est pas seulement conjoncturelle. Dans les mouvements mécaniques, il y a selon lui un problème structurel. «Dans la foulée de la décision de Swatch Group de réduire ses livraisons de mouvements à la concurrence, l'industrie a surréagi, estime le sous-traitant. L’adaptation des capacités de production à cette nouvelle donne, renforcée par la vigueur de la demande chinoise, a été trop rapide.» 

«Un sérieux coup de rabot»

Dans le secteur horloger, le nombre de chômeurs progresse déjà depuis mi-2012, fait remarquer la cheffe du service de l’emploi du canton de Neuchâtel. «L’augmentation s’est accrue depuis fin 2014, mais les chiffres restent toutefois inférieurs à ceux qui avaient été atteint après la crise de 2008», note Sandra Zumsteg. A fin septembre, le canton le plus horloger de Suisse comptait 674 chômeurs dans le secteur. Deux fois plus qu'en 2012.

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Si le verdict statistique de 2015 ne peut pas encore être établi, la Convention patronale s’attend déjà à un recul des emplois par rapport à l’an dernier. Et l’année 2016 devrait confirmer cette tendance. «On assiste certes à un sérieux coup de rabot. Mais si l’on prend un peu de recul, il n’y a pas lieu de parler de crise», veut tempérer son secrétaire général. François Matile rappelle que le secteur a créé plus de 10 000 postes de travail ces quatre dernières années.

Les 60 000 emplois atteint à fin septembre, un record depuis le milieu des années 70, sont déjà de l’histoire ancienne.