Un bricolage autoroutier symbolise le chemin parcouru par la région lémanique, ces quinze dernières années. Depuis 2010, sur le tronçon Morges-Ecublens, la bande d’arrêt d’urgence fait office de troisième voie aux heures de pointe. Un strapontin nécessaire: aujourd’hui, entre 700 000 et 900 000 voitures circulent chaque jour, entre Lausanne et Genève.

En attendant mieux, cette fausse troisième voie est le seul moyen qu’ont trouvé les autorités pour désengorger un trafic qui a littéralement explosé ces dernières années. Symbole d’une région qui s’est fait prendre de vitesse par son propre pouvoir de séduction. «Personne n’a rien vu venir, se souvient Hervé Froidevaux, directeur romand du bureau de conseil immobilier Wüest & Partner. En l’an 2000, les perspectives démographiques étaient peu rassurantes, la population vieillissait…». Et les prix de l’immobilier étaient au plus bas.

Le miracle bilatéral

Mais en juin 2002, la libre circulation des personnes entre en vigueur. Alimentée par l’arrêté Bonny qui, depuis 1995 déjà, permettait d’offrir des facilités fiscales aux entreprises qui s’installaient en Suisse, et par une croissance mondiale très dynamique, l’évolution démographique s’inverse. «La voie bilatérale nous a permis de relancer nos entreprises, de renouveler notre industrie, de créer des emplois comme cela ne s’était plus vu depuis des lustres», résume Claudine Amstein, la directrice de la Chambre vaudoise de commerce et d’industrie (CVCI).

Des sièges européens et mondiaux (McDonald’s, Vale, Yahoo!, Cisco, Nissan…), des hedge funds, des négociants en matières premières, etc. Les flux de multinationales et d’expatriés ont explosé. Selon la chambre de commerce Suisse-Etats-Unis, ces multinationales ont créé deux tiers des nouveaux emplois dans la région, entre 2000 et 2010.

La population devenait tout à coup plus nombreuse, plus jeune, plus active, plus riche. Au début de l’an 2000, les agglomérations genevoise et lausannoise regroupaient 805 000 habitants. Quinze ans plus tard, elles en comptaient 973 000. Un bond de 21%. Aujourd’hui, les deux grandes villes romandes ne sont plus les pôles d’attraction de Suisse romande. Leur entre-deux est devenue une agglomération sans distinction cantonale. Saint-Prex, Mies ou Rolle, des centres de décisions économiques.

«Une planification ratée»

A Morges, Nyon ou Aigle, le nombre de logements a augmenté de 30% depuis le début du millénaire. Insuffisant. Les blocages politico-réglementaires à Genève ont accentué la pénurie. A Nyon et dans l’Est lausannois, a aussi calculé Wüest & Partner, les prix des propriétés par étages (PPE) ont plus que doublé en 15 ans. «Les politiques ont raté le boom démographique et, du coup, ils ont raté la planification», résume Hervé Froidevaux.

A partir de 2010 environ, cette pression démographique commence à déranger. Certains appellent à la décroissance. Ou du moins à une stratégie de promotion plus raisonnée. «Je peine à saisir la pertinence d’implantations comme celle du siège du fabricant de quads Polaris à Rolle», déclare par exemple Isabelle Chevalley, dans L’Hebdo. Les protestataires resteront néanmoins minoritaires. Le 9 février 2014, Vaud dit non à l’initiative contre l’immigration de masse (38,9%). Genève aussi (39,1%).

Zurich découvre un concurrent

De l’extérieur, la région lémanique et son terreau de multinationales impressionnent néanmoins. C’est en 2012 que Zurich et son voisin argovien découvrent que l’autre poumon économique du pays leur fait de l’ombre. Réunis, Vaud et Genève attirent plus d’emplois. Et ils croissent plus vite, beaucoup plus vite (+7,5% entre 2008 et 2013, contre +4,6% à Zurich).

En interne aussi, l’économie s’organise, se modernise, et finit par se trouver une grande spécialité, sous l’impulsion d’un certain Patrick Aebischer. A la tête de l’EPFL depuis 2000, il bouscule les habitudes, décloisonne les disciplines et les stades de développement des produits. En 2000, la région lémanique abritait un pôle financier et horloger. En 2015, elle compte aussi et d’abord un cluster dans les sciences de la vie.

Côté infrastructures, quelques grandes transformations témoignent aussi de cette période. La gare Cornavin en fait partie. Après quatre ans de travaux, elle accueille désormais aisément 120 000 passagers en transit, chaque jour. «C’est la plus belle gare de Suisse», affirme même Andreas Meyer, le patron des CFF. Un lot de consolation pour la région lémanique, qui attend toujours sa troisième voie. La vraie.