Agitation médiatique ou concurrence sérieuse à Swatch Group? Cette interrogation est dans l'esprit de tous les acteurs du monde horloger depuis que Victor Bruzzo a annoncé à la fin de l'an dernier (Le Temps du 5 décembre 2002) que sa société Indtec allait produire et vendre des mouvements mécaniques automatiques. L'enjeu est grand, le marché étant actuellement dominé par Swatch Group via sa société ETA. Or, Victor Bruzzo a beaucoup d'atouts pour réussir là où d'autres tâtonnent: près de quarante ans d'expérience horlogère; un outil industriel puissant; la solidité financière.

La partie n'est pourtant pas gagnée. En premier lieu parce que les horlogers, attentistes et conservateurs, ne se précipiteront pas chez Indtec de peur de subir les rétorsions de Swatch Group. Et surtout parce que Indtec doit encore faire la preuve de la fiabilité de ses mouvements et démontrer qu'elle peut être indépendante de Swatch Group en produisant elle-même ce composant stratégique qu'est le spiral. Grâce à un procédé totalement inédit dans l'horlogerie, Indtec prétend dominer pleinement cette production. L'horlogerie suisse est proche d'une véritable révolution. Le couperet tombera avant six mois.

Le Temps: Pourquoi Indtec réussirait-elle là où d'autres éprouvent de grandes difficultés?

Victor Bruzzo: Avec 100 millions de pièces produites annuellement, nous sommes aujourd'hui le troisième producteur mondial de mouvements à quartz, derrière Citizen et Seiko, juste devant Swatch Group. Nous nous sommes concentrés sur les mouvements à quartz personnalisés qui habillent des montres de 1000 à 15 000 francs. Nous sommes entrés dans ce marché il y a cinq ans en optant pour un segment où il y avait peu de concurrence. Avec un certain succès. Ce savoir-faire dans le quartz est indispensable pour lancer notre production de mouvements mécaniques automatiques. La production de masse exige l'industrialisation, et l'industrialisation amène la fiabilité et la compétitivité.

– A quel prix vendrez-vous vos mouvements?

– Nous les vendrons aux mêmes prix que leurs homologues d'ETA, soit entre 100 et 120 francs. Vous ne pouvez pas proposer des mouvements trois fois plus chers que ceux d'ETA – qui sont de qualité – sous prétexte que vous apportez une seconde source d'approvisionnement. Certains s'y sont cassé les dents.

– A vous entendre, les marques vont se précipiter chez vous…

– La grande majorité des horlogers est venue nous voir à Bâle, c'est une réalité. Et il y a une véritable attente, cela est évident. Mais il ne faut cependant pas se faire des illusions démesurées. Nous arrivons dans un marché aujourd'hui saturé. Par ailleurs, Swatch Group a passablement réduit ses délais de livraison.

– Quels types de mouvements proposerez-vous?

– S'ils sont de construction très différente, nos deux mouvements sont compatibles avec ceux d'ETA, qui couvrent 80% de la demande en mouvements mécaniques de qualité. Notre calibre de base permet d'ajouter des modules et fonctions additionnelles garantissant aux marques une personnalisation de leurs produits.

– Le cœur stratégique de toute cette aventure est votre capacité annoncée à produire vos propres spiraux. Votre arme secrète s'appelle Mimotec…

– Nous avons toujours eu des contacts étroits avec l'EPFL et les écoles d'ingénieurs. C'est comme cela que je suis entré en contact avec les fondateurs de Mimotec. J'ai ensuite rapidement réalisé que la nouvelle technologie de photofabrication mise au point par Mimotec pour produire des microcomposants pouvait être extrêmement intéressante pour l'horlogerie. Nous avons donc pris une participation et financé le développement de cette jeune société. Et aujourd'hui, Mimotec est fournisseur de composants uniques pour une grande majorité des entreprises actives dans le haut de gamme horloger suisse.

– Pour ce qui est de la production des spiraux, allez-vous briser le monopole de Nivarox/Swatch Group?

– Vous ne pouvez pas prétendre concurrencer Swatch Group sur le terrain des mouvements en allant vous approvisionner chez ce concurrent pour vos spiraux. C'est l'un des éléments majeurs qui différencie notre démarche de celle d'autres entreprises. Avec le procédé mis au point par Mimotec, nous ouvrons une voie nouvelle dans la fabrication de spiraux et d'autres pièces complexes. Et elle paraît prometteuse…

– Serez-vous capables de produire ce spiral en grandes séries?

– Notre procédé est utilisé par l'industrie électronique dans la production de millions de circuits intégrés. Nous l'appliquons pour réaliser des pièces micromécaniques. Mais le principe est le même et il permet de produire des quantités considérables. Mimotec doit en priorité parvenir à subvenir aux besoins d'Indtec. En outre, nous livrerons en mouvements mécaniques toutes les marques qui le souhaitent. Nous livrerons également des ébauches.

– Où allez-vous produire vos mouvements mécaniques?

– Indtec compte 170 collaborateurs en Valais, entre Sion et Isérables, ainsi que 70 personnes à Maîche, en France voisine. La grande majorité des composants sera produite en Suisse afin de répondre aux exigences du Swiss Made; l'assemblage sera entièrement réalisé à Sion.

– Quel est le planning jusqu'aux premières livraisons?

– La phase des prototypes est terminée. Nous avons commencé à produire des composants du mouvement à l'échelle industrielle. L'augmentation de nos effectifs est en cours. Nous livrerons des mouvements-tests cet automne à nos premiers clients. Les véritables livraisons du mouvement automatique calendrier sont prévues à la fin de l'année.

– Et le mouvement chronographe?

– Le mouvement automatique de base est le plus important dans notre stratégie. Sur cette base, la clientèle peut déjà monter un module chronographe ou une autre complication. D'où notre volonté d'asseoir la production de ce mouvement de base avant de lancer le chronographe. Nous livrerons probablement notre mouvement chronographe au printemps 2005.

– Combien imaginez-vous vendre de pièces en 2004?

– Nous sommes très prudents et savons que la clientèle va dans un premier temps essayer notre mouvement discrètement avant de passer plus franchement à cette seconde source d'approvisionnement. Nous imaginons une pénétration lente, solide et consistante. Nous prévoyons donc d'écouler quelque 50 000 mouvements mécaniques l'an prochain, mais nous avons des capacités de production bien plus importantes. A terme, nous serions satisfaits avec un roulement de l'ordre de 300 000 à 400 000 mouvements vendus par an (sur un marché de 3 à 4 millions de pièces, ndlr).

– Imaginez-vous qu'ETA tentera de vous mettre des bâtons dans les roues?

– Je ne le crois pas. ETA a un bon produit, Swatch Group est fort et il est conscient que les marques ne vont pas se détourner de cette source de production du jour au lendemain. Notre arrivée change certes la situation, elle redonne un peu d'indépendance aux marques mais elle ne fait pas trembler

Swatch Group. Chacun fera son job et le marché décidera.