«Axel Springer aurait dû racheter Ringier et non pas la Handelszeitung.» Dirk Schütz, rédacteur en chef adjoint du magazine Bilanz, ne comprend pas vraiment les motivations qui ont poussé le plus grand éditeur européen de journaux à racheter un hebdomadaire économique suisse. «Axel Springer édite le quotidien Bild, le pendant allemand du Blick, le titre phare de Ringier. Le groupe n'est en revanche pas très présent sur le marché de la presse économique», constate Dirk Schütz. Responsable du magazine Klartext, Ursula Dubois estime également que «la stratégie du groupe allemand manque de cohérence. Une stratégie d'autant plus risquée que le marché suisse est aujourd'hui saturé.» Un avis que ne partage pas Peter Hartmeier, directeur de l'Association presse suisse. «Les publications économiques sont très rentables. Quant à Axel Springer, il vient de lancer un hebdomadaire économique en Allemagne, les synergies avec la Handelszeitung pourront donc être développées.» Au siège du groupe allemand on confirme ces intentions. «En rachetant la majorité du capital-actions de la Handelszeitung nous poursuivons deux objectifs. Premièrement nous voulons intensifier les échanges entre les différentes rédactions pour qu'elles échangent leurs compétences respectives. Deuxièmement nous allons, avec notre nouveau partenaire, lancer de nouveaux titres et procéder à de nouvelles acquisitions», explique la porte-parole d'Axel Springer. Axel Springer a les moyens de ses ambitions. L'an dernier le groupe a réalisé un bénéfice de 211 millions de DM, pour un chiffre d'affaires de 4,6 milliards de DM.

De quoi faire trembler les concurrents directs de la Handelszeitung? Pas vraiment. Rédacteur en chef adjoint du bihebdomadaire Finanz und Wirtschaft, Peter Schüppli reste serein. «Notre profil est clair, nous nous adressons avant tout aux investisseurs, ce qui n'est pas le cas de la Handelszeitung. Confiant, Peter Schüppli rappelle que Finanz und Wirtschaft n'a pas souffert de l'arrivée de Cash, l'hebdomadaire économique de Ringier. Le plus grand éditeur suisse ne craint pas non plus la concurrence d'Axel Springer. «Nous avons développé une formule de presse économique qui a fait ses preuves, nous n'avons donc pas de raison de trembler», affirme Jacques Pilet, responsable du secteur journaux chez Ringier. En quelques années Cash a trouvé un lectorat et dégage aujourd'hui des bénéfices. Pourquoi Axel Springer ne ferait pas la même chose avec la Handelszeitung? «Ringier le sait bien, il ne suffit pas d'avoir plus de moyens pour s'imposer», explique Jacques Pilet.

Les intentions du géant allemand sont encore à l'état d'ébauche mais Kurt Speck, l'actuel rédacteur en chef de la Handelszeitung qui conserve son poste, a sa petite idée. «Nous allons dans un premier temps renforcer la rédaction de notre hebdomadaire. Pour le reste il faut encore attendre mais ce qui est sûr, c'est que nous serons la plate-forme qui permettra à Axel Springer de se développer en Suisse.» La Handelszeitung, qui publie une dizaine de magazines spécialisés, offrira probablement un bon tremplin à l'éditeur allemand. «Il y a des possibilités dans plusieurs domaines, comme les publications consacrées à l'automobile ou à l'informatique», relève Kurt Speck. Présent sur le marché allemand avec ce type de publications, l'éditeur allemand pourrait les adapter à moindres frais pour les placer sur le marché suisse.

Pour Axel Springer, la Suisse romande n'est pas une priorité mais celui-ci ne s'en désintéresse pas pour autant. «Nous publions en français PME Magazine et Banque Assurance. Ces deux publications ne subiront pas de modifications mais à terme toutes les options restent ouvertes», explique Kurt Speck. Le marché romand intéresse en tout cas d'autres éditeurs et notamment le groupe Ringier. «Nous réfléchissons à un renforcement de l'information économique en Suisse romande, note Jacques Pilet. Nous pensons qu'il serait intéressant de profiter du savoir-faire de Cash.» Directeur de L'Agefi, Alain Fabarez confirme que «des premières réflexions ont eu lieu avec Ringier pour créer un hebdomadaire économique en Suisse romande.» Axel Springer leur brûlera-t-il la politesse? Alain Fabarez n'y croit pas. «Axel Springer se concentrera avant tout sur la Suisse alémanique en lançant peut-être un quotidien économique.»