Innovation

De l'art de fignoler son pitch dans la Silicon Valley

Depuis 2012, Swisscom accompagne une poignée de start-up suisses dans la baie de San Francisco. Parmi elles, cette année, il y a Dotphoton, active dans l’imagerie numérique. Récit d’un marathon de la persuasion

Beat Schillig enfonce la pédale des gaz. La Dodge bondit. Les pneus du 4x4 noir crissent sur le bitume de ce carrefour de San José. Le fondateur de Venture Kick, cette initiative suisse qui soutient les start-up, essaie de rattraper le retard engendré par les congestions du trafic. A l’arrière, Eugenia Balysheva s’impatiente. La patronne de la jeune entreprise suisse Dotphoton doit impérativement arriver dans une poignée de minutes chez Sony. Le directeur du fonds d’investissement que le géant japonais consacre à l’innovation l’attend. «Rien de pire que d’arriver en retard», souffle-t-elle en guettant son smartphone.

Dotphoton est l’une des cinq entreprises emmenées par Swisscom dans la Silicon Valley la semaine dernière. Depuis 2013, l’opérateur organise chaque année ce concours ouvert aux jeunes pousses suisses et invite certains médias – dont Le Temps – à participer au voyage. Les lauréates sont conviées une semaine en Californie pour rencontrer des investisseurs, voire de plus grandes entreprises susceptibles d’être intéressées par leurs technologies. Cette année, environ 250 entreprises ont postulé.

Lire également: Comment Swisscom fait son marché dans la Silicon Valley

Une course effrénée

Sur la semaine, ces jeunes entrepreneurs avaleront les kilomètres de la baie de San Francisco pour faire connaissance chacun avec environ vingt personnes de tous horizons. Avocats américains spécialisés dans les fusions-acquisitions, entrepreneurs suisses à succès (Alain Chuard ou Teo Borschberg), hauts responsables de toutes sortes de géants de la région (eBay, Intel, Nvidia, Samsung) et surtout les VC, pour venture capitalists, soit les investisseurs potentiellement intéressés par l’entreprise.

A chaque fois, il faut «pitcher», soit présenter rapidement et efficacement sa start-up à n’importe qui, n’importe quand (on parle même d’elevator pitch, soit celui qui se fait dans l’ascenseur). Le Powerpoint est une option. Aller le plus rapidement possible à l’essentiel sans toutefois oublier les éléments clés de l’entreprise. Des livres entiers ont été écrits sur l’art du pitch et, dans la Silicon Valley, tout le monde distille ses conseils et ses trucs pour «pitcher» mieux que son voisin.

Une chose est sûre: d’une présentation à l’autre, il faut l’améliorer, le corriger, le personnaliser en fonction de l’interlocuteur. Dans un Uber qui traverse San Francisco, Eugenia Balysheva, son ordinateur sur les genoux, hésite. Cet investisseur sera-t-il intéressé par le slide expliquant comment Dotphoton pourra bouleverser l’imagerie dans la santé, ou faut-il directement aller à la question du modèle d’affaires?

Une touche d'histoire: Fred Terman, le père fondateur de la Silicon Valley

Duo complémentaire

Lancée à Genève en septembre 2017, Dotphoton a connu une première année animée. Elle a notamment reçu plusieurs prix (le Venture Kick valant 130 000 francs, l’IMD Start-up Competition et, justement, le Swisscom Challenge). Sa raison d’être: elle propose une application réduisant d’environ 10 fois le poids des images numériques sans en altérer la qualité. Elle compte aujourd’hui cinq employés et ambitionne de changer le quotidien de toutes sortes d’industries (médicale, aéronautique voire automobile).

Pour les détails techniques, il faut s’adresser à Bruno Sanguinetti. Agé de 39 ans, ce docteur en physique quantique est l’initiateur de Dotphoton et l’inventeur de l’algorithme permettant ce tour de passe-passe. Eugenia Balysheva (33 ans) est en charge de la direction opérationnelle de l’entreprise.

Pendant une rencontre

Mercredi dernier, durant une rencontre avec des investisseurs potentiels au centre de San Francisco, ce duo a démontré sa capacité à couvrir toutes les questions qu’on pourrait se poser en découvrant l’entreprise. Face à Dotphoton se trouvaient deux jeunes responsables d’un très gros fonds. L’un d’eux est un ancien physicien et il cherche à comprendre exactement comment «le capteur quantique virtuel améliore les résultats de l’inférence d’intelligence artificielle». Bruno répond sans ciller et la discussion prend un tour savant qui égare les non-initiés. Et lorsqu’il s’agit plutôt de préciser la stratégie du go-to-market, Eugenia Balysheva rebondit.

Les deux entrepreneurs visent différents objectifs à travers ce voyage. «C’est une région stratégique où l’on trouve beaucoup d’innovations qui incluent l’image très haute définition. Comme notre programme veut résoudre ces problèmes, nous espérons y trouver des partenaires», souligne Eugenia Balysheva. Bruno Sanguinetti complète: «C’est aussi une bonne opportunité pour comprendre quels sont les problèmes qu’ils rencontrent aujourd’hui, pour nous donner une idée de la façon dont l’on va y répondre demain.» Dotphoton cherche aujourd’hui à rassembler plus d’un million de francs pour accélérer sa croissance.

Retrouvez tous les articles de l'équipe du «Temps» envoyée à San Francisco, octobre 2018.

Conseiller et engueuler

Durant toute la semaine, une équipe de «mentors» accompagne ces entrepreneurs. Parfois pour les conseiller, parfois aussi pour les engueuler. C’est le rôle que joue le Saint-Gallois Beat Schillig – connu notamment pour son investissement dans Jobs.ch, qui épaule Swisscom pour la présélection des start-up de son prix. Lui qui a vu passer des générations d’entrepreneurs depuis des décennies connaît très bien les rouages de cette fine mécanique. «Dans les pitchs, vous ne devez répondre qu’à une seule question: «Who the f… buys what and why» [ndlr: qui est-ce qui achète quoi et pourquoi], vous comprenez?» martèle-t-il dans la voiture.

De toute façon, pour Beat Schillig, l’important n’est pas forcément le projet, mais les personnes qui le portent. «C’est comme se demander si, pour gagner la course, le jockey est plus important que le cheval. Le meilleur cheval n’arrivera à rien sans un bon jockey. En revanche, un bon jockey pourra toujours choisir un meilleur cheval si besoin…» Il plante sur les freins. Eugenia Balysheva est finalement arrivée juste à l’heure chez Sony. Le temps de grimper dans un ascenseur, d’échanger des cartes de visite et de commencer un nouveau pitch.


Zurich, plutôt que Genève

Dotphoton a commencé à Genève début 2018, mais l’entreprise s’est installée au bord de la Goldküste en août dernier. «A Genève, il nous manquait une plateforme qui réunisse et soutienne les start-up, assure Eugenia Balysheva. Dans une entreprise comme la nôtre, le directeur doit devenir un expert dans tous les domaines: la fiscalité, la finance, les ressources humaines, la technique, le marketing… Cela aurait été agréable d’avoir un endroit à Genève où l’on trouve un certain support.»

Genève tente volontiers de se profiler comme une terre d’accueil favorable pour les entreprises naissantes mais force est de constater que, dans le cas de Dotphoton, cela n’a pas été le cas. Eugenia Balysheva: «Ce n’est pas que Genève n’offre rien mais lorsqu’on lance une start-up, on veut pouvoir mettre toutes les chances de notre côté. A Genève, on conserve de super relations académiques avec l’Université de Genève et la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture mais, dans notre cas, c’est à Zurich que l’on a trouvé le meilleur soutien pour le business. On y a été immédiatement bien accueilli. En fin de compte, je pense qu’il y a beaucoup de discours sur les start-up à Genève mais que ce serait encore mieux s’il y avait un peu plus d’actions.»


Cinq start-up dans les valises de Swisscom

Dotphoton figure parmi un groupe de cinq start-up retenues par Swisscom pour ce voyage. On y trouve d’abord AAAccell, une spin-off de l’Université de Zurich qui compte une petite quinzaine de collaborateurs. Pilotée par Sandro Schmid, cette entreprise de fintech – dont les trois A signifient academic excellence, artificial intelligence et algorithmic power – a imaginé un logiciel savant capable d’aider l’industrie financière à réduire ses risques et à améliorer son retour sur investissement.

Exeon Analytics, une spin-off de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich lancée par David Gugelmann, a conçu un algorithme permettant de détecter les brèches de sécurité au milieu de la masse de trafic internet généré par une entreprise. Elle emploie une dizaine de personnes.

Robots et big data

Rovenso est romande. Deux de ses cofondateurs, Thomas Estier et Lucian Cucu, ont fait le déplacement en Californie depuis leur quartier général situé à côté de l’EPFL. Ils ont conçu une nouvelle génération de robots de surveillance indépendants, capables d’opérer aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Rovenso compte pour l’heure quatre employés.

A propos de Rovenso: Des Suisses séduits par l'innovante Shenzhen

Sentifi, basée à Zurich et comptant plus de 60 employés, est la plus grande des cinq entreprises à avoir été sélectionnée. Son fondateur, Anders Bally, est parti d’une idée simple: les investisseurs basent leurs prises de décisions sur les données qu’ils trouvent dans les journaux, à la télévision et via différents agrégateurs d’informations financières. «Cela représente environ 10% de la masse d’informations disponible, Sentifi offre un accès aux 90% restant», vante son site internet. L’entreprise mise en fait sur l’intelligence artificielle pour mieux exploiter les données.

Un triple intérêt pour Swisscom

L’opérateur organise ce concours depuis 2012. Il y trouve un triple intérêt. «Cela permet d’identifier les start-up qui pourraient renforcer notre modèle d’affaires ou celle dans lesquelles notre fonds de 200 millions de francs pourrait investir», note le porte-parole de l’opérateur. Qui souligne surtout que cette plongée dans le microcosme des start-up offre également «une opportunité assez unique d’identifier les tendances actuelles en termes d’innovation». Le budget de cette opération n’est pas rendu public.

Publicité