«Votre tableau a une grande valeur décorative.» Voici la phrase passe-partout de l’expert en assurance d’art soucieux de consoler un client devant la modeste estimation de la valeur marchande de son œuvre. Car l’évaluation est la première étape menant à l’établissement d’une prime, explique Olga Britschgi, responsable des ventes Art à Nationale Suisse. Dans l’univers du risque, l’assurance d’art occupe une place à part, ne serait-ce qu’en vertu du caractère individuel d’une œuvre et de sa valeur. Ce commerce très particulier, médiatisé lors d’événements comme Art Basel ou le prochain Montreux Art Gallery (9 au 13 no­vembre), concerne en réalité trois catégories de clients, le collectionneur (privé ou entreprise), la galerie et le musée. Ces dernières années, l’explosion des prix sur le marché de l’art a remis au centre des discussions la complexité de l’opération.

En cas de vol ou de dommage, l’assureur rembourse au client la valeur de remplacement. D’où la nécessité de l’évaluation . L’œuvre peut être un tableau, une sculpture, une collection originale (porcelaines, trains électriques) ou des installations, telles les créations d’un artiste comme Thomas Hirschhorn. L’assurance devient ardue lorsqu’une installation rassemble une multitude d’objets et que l’artiste insiste en cas de dommage pour conserver les objets d’origine. Quoi qu’il en soit, «tout est assurable dans l’art, même l’humain», selon Dietrich von Frank, membre de la direction de la Nationale.

Les prix de catalogue aident l’expert à approcher la valeur marchande d’une pièce. Celle-ci fluctue donc au gré des cycles du marché de l’art. La discussion avec le client, comme dans l’assurance maladie, intègre aussi l’éventualité d’une franchise. En général, la prime (au minimum 500 francs par an) correspond à un pourcentage de la somme à assurer. Ce taux est variable en fonction de la sécurité du lieu, la nature de l’objet et sa valeur. Si un collectionneur détient cinq tableaux de 50 000 francs pièce, la prime peut atteindre 500 à 700 francs, selon Olga Britschgi.

La couverture d’une assurance d’art comprend les risques standards (incendie, vol avec effraction, dégâts d’eau). La couverture «tous risques» ajoute les dommages causés par le collectionneur, le vandalisme, la perte et le vol. Sur ce point aussi, il appartient au client de préciser les risques qu’il accepte lui-même de couvrir. Le niveau de la prime est le fruit de ce processus complexe. Les sinistres frappent plus souvent les galeries que les collections privées et les musées. Le propriétaire d’une œuvre sera plus soigneux. Pour reprendre l’expression de Dietrich von Frank, «la couleur de l’art change avec le galeriste: objet de la passion pour le collectionneur, c’est un objet commercial pour le galeriste».

Trop chère l’assurance d’art? Le coût de l’assurance mangerait le quart, voire la moitié du budget d’une exposition, dit-on. «Cela fait partie du mythe», rétorque Dietrich von Frank. La faute en revient à la valeur parfois démente d’œuvres contemporaines. La règle voudrait que plus la valeur d’un tableau augmente et plus le taux de prime baisse. Dans le cas d’un objet de 12 millions présenté lors d’une exposition, la prime pourrait s’élever par exemple à 0,1 pour mille du montant de l’objet et 0,2 pour mille pour le transport.

Pour l’Association des musées suisse (AMS), qui propose, en partenariat avec Nationale Suisse, un panel d’offres pour les petits et moyens musées, la situation de l’assurance en Suisse est jugée bonne. «Les quelque 1000 musées suisses sont en moyenne bien couverts», estime David Vuillaume, secrétaire général. «Mais les assurances deviennent complexes et le paysage muséal très hétérogène signifie aussi des risques diversifiés. Dans l’ensemble, les principaux problèmes concernent les transports et la manipulation à l’intérieur même des maisons.»

Le discours est plus critique du côté de certains directeurs d’institutions. La notion de risque a été réévaluée après les attentats du 11 septembre 2001, observe Bernard Fibicher, directeur du Musée des Beaux-Arts de Lausanne, assuré par l’Etablissement cantonal d’assurance auprès de Axa Art. Les prix des œuvres en tant que valeur refuge ont grimpé et ce qui sert à financer l’assurance doit être épargné au niveau de l’offre artistique. «La prise de risque est revue à la hausse.»

Dans plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou la France, l’Etat apporte sa garantie pour assurer des emprunts lors d’expositions d’importance. En Suisse, la nouvelle loi sur l’encouragement à la culture votée récemment par le parlement permettra dès 2014 des «contributions aux primes d’assurances» pour un maximum de trois expositions par année avec un budget de 300 000 francs.

Encore floue, cette possibilité laisse perplexe. Du côté de Nationale Suisse, Dietrich von Frank voit d’un mauvais œil ce «concurrent qui bien souvent ne dispose pas du budget adéquat pour assurer cet engagement». Pour Bernard Fibicher, cet article fait avant tout le bonheur d’institutions importantes comme le Kunstmuseum de Bâle ou le Kunsthaus de Zurich. «Cela ne se prête pas au système fédéraliste suisse.»

A Zurich précisément, où débute avec faste l’exposition du Kunsthaus consacrée à la collection Nahmad, le directeur Christoph Becker a un ton alarmiste. Avec les tarifs d’assurances actuels, «la valeur de la place ­muséale suisse est un danger». Une rétrospective d’envergure comme celle réalisée en 2010 autour de Picasso exige d’investir quasi 50% du budget dans les primes (plus de 1,1 million), malgré des risques généralement jugés bas. Conséquence, estime le directeur, il devient difficile de rivaliser avec les institutions vedettes étrangères.

Quoi qu’il en soit, la valeur à assurer de musées ou collections est parfois si élevée qu’un «pool d’assureurs » doit être réuni. «Nous sommes en train de placer un risque de 1,3 milliard. La Nationale a une capacité limitée. En raison des réglementations sur les fonds propres, nous devrions bloquer 400 millions de francs de capital pour assurer 1,4 milliard. Nous devons donc partager le risque avec d’autres assureurs afin de garantir la solvabilité en cas de sinistre», explique l’assureur bâlois. De ce fait, le portefeuille idéal d’une compagnie se compose de 60% de collectionneurs privés, 20% de galeristes et 20% d’expositions. Les plus difficiles à convaincre sont les collectionneurs, souvent les plus âgés, qui refusent de s’assurer, note Dietrich von Frank.

Reste un risque, le vol , susceptible, malgré sa rareté, de se transformer en véritable casse-tête, comme l’a montré en 2008 celui survenu à Zurich au sein de la Collection Bührle. D’une valeur estimée à 180 millions de francs, quatre toiles (Monet, Degas, Van Gogh et Cézanne) avaient été emportées en plein jour. Dans pareille situation, le problème dépasse la question d’assurance. La réputation d’un musée volé peut être ruinée, et le marché du prêt d’œuvres d’art se fermer. Car ce dernier fonctionne en cercle: «Je te prête mon Giacometti et tu me prêtes ton Picasso».