Une version du Cri de Munch qui s’arrache pour 120 millions de dollars chez Sotheby’s le 2 mai dernier. Une toile de Mark Rothko adjugée par Christie’s pour 87 millions de dollars quelques jours plus tard. Après la crise financière qui l’a touché en 2009, le marché de l’art a rapidement repris des couleurs. Selon une estimation de l’European Fine Art Foundation à Maastricht, il représentait 46,1 milliards d’euros en 2011. Soit 7% de plus qu’en 2010, mais surtout une progression de 63% par rapport à 2009. Les œuvres d’art seraient-elles devenues un actif financier à part entière? Une valeur refuge au même titre que l’or et la pierre?

Pour Thierry Ehrmann, fondateur d’Artprice, un site internet qui compte 1,4 million d’abonnés et 108 millions d’œuvres d’art référencées, l’engouement actuel reflète une certaine démocratisation de l’art. «Avant, il fallait réussir dans l’industrie ou le monde des affaires. Puis investir en bourse et dans l’immobilier avant de pouvoir, enfin, acquérir des œuvres d’art, explique-t-il. Aujourd’hui, un jeune de 25 ans, qui achète ses meubles chez Ikea, peut tout à fait commencer une collection d’une dizaine de photos plasticiennes modernes avec des signatures de maîtres pour 12 000 euros.» Une certaine «normalisation du marché» à laquelle Thierry Ehrmann est fier d’avoir participé: «En quelques clics, l’utilisateur d’une plateforme informatique comme la nôtre peut trouver le nom des 3000 personnes dans le monde qui seraient disposées à acheter ou à vendre des poubelles organiques fabriquées par Arman.» Artprice facilite ainsi les échanges entre acheteurs et vendeurs tout en permettant à ses abonnés de ­comparer le prix d’œuvres entre elles, de suivre la cote d’un artiste, son chiffre d’affaires annuel ou son taux d’invendus tout en restant derrière son écran. Les abonnés peuvent même vendre des objets en ligne depuis janvier 2012.

Pour l’heure, les grandes maisons gardent encore la main sur les ventes aux enchères. Chez Christie’s, le premier semestre 2012 s’est ainsi soldé par des ventes record de 3,5 milliards de dollars. Pour Eveline de Proyart, directrice de la maison britannique à Genève, l’importante montée des prix observée depuis une dizaine d’années est surtout à mettre sur le compte des nouveaux arrivants sur le marché. Des Chinois en particulier. «Il y a toujours plus de gens qui achètent des œuvres d’art, explique-t-elle, parce qu’ils aiment vraiment l’art mais aussi parce que collectionner est devenu un phénomène de mode et de statut.» Ainsi, alors que le département des tableaux impressionnistes et modernes venait en tête des départements d’art de Christie’s jusqu’en 2010, c’est maintenant celui des tableaux d’après-guerre et contemporains qui a pris une position dominante. «Il y a aussi moins de chefs-d’œuvre de l’époque impressionniste disponibles sur le marché», souligne Eveline de Proyart.

Des propos corroborés par Manou de Kerchove. Historienne de l’art de formation, cette dernière travaille depuis une quinzaine d’années auprès de Schroder & Co Banque SA à Genève afin de ­conseiller les clients qui souhaiteraient acquérir ou vendre des œuvres d’art. «Le monde de l’art est beaucoup plus facile d’accès qu’auparavant, souligne-t-elle. Il y a Internet bien sûr, mais également de nombreuses expositions, des musées qui sont accessibles à tous et des foires d’art qui se développent un peu partout dans le monde.»

Manou de Kerchove précise néanmoins que l’objectif de la banque n’est pas de faire gagner de l’argent aux clients en investissant dans le marché de l’art. «Je les ­conseille afin de leur éviter de commettre des erreurs, de surpayer une œuvre ou d’acheter la mauvaise période d’un artiste. Il faut également veiller à l’état de conservation et à la provenance d’une œuvre d’art. Mais surtout, poursuit-elle, je leur ­conseille d’acheter les objets qui leur plaisent. En cas de défaillance du marché, ils ne se retrouveront pas avec une œuvre qu’ils n’apprécient pas ou peu accrochée au mur de leur salon. Si vous jouez la carte de l’investissement dans l’art, vous n’êtes jamais à l’abri d’un faux pas», conclut-elle.

Aux côtés des amateurs et autres collectionneurs avertis, on retrouve néanmoins des investisseurs qui cherchent à diversifier leur portefeuille en achetant de l’art. Il existe, par exemple, une quarantaine de fonds d’investissement dédiés au marché de l’art dans le monde, dont une vingtaine en Chine. L’un d’entre eux, le Fine Art Fund, basé à Londres, propose à ses clients d’investir soit dans un fonds diversifié qui se concentre sur les œuvres du XXe et du XXIe siècle, soit de profiter d’un fonds personnalisé permettant à l’investisseur de choisir l’art dans lequel il investit. Directeur des ventes auprès du Fine Art Fund Group, Jean-René Saillard ne voit pas de contradiction entre collectionner de l’art et garder à l’esprit une optique d’investissement. «Les sommes engagées pour acheter une œuvre d’art sont telles aujourd’hui que, peu importe votre niveau de fortune, préserver son patrimoine relève de la plus grande importance», explique-t-il.

C’est au fonds de pension des chemins de fer britanniques que l’on doit le premier exemple connu d’achat d’œuvres d’art en tant qu’actif financier. Entre 1974 et 1981, ce dernier a investi dans l’art pour se protéger d’une inflation galopante (+26,9% en août 1975 au Royaume-Uni). Au total, 2000 objets – dont des toiles de Pierre-Auguste Renoir et Claude Monet – ont été acquis pour une valeur totale supérieure à 70 millions de dollars. La collection fut finalement revendue aux enchères au début des années 80 rapportant, au passage, un rendement annuel de plus de 11% aux cheminots britanniques.

De mémoire, Jean Claude Gandur ne se rappelle pas avoir entendu parler d’une exposition des objets achetés par les chemins de fer britanniques. Célèbre collectionneur genevois, dont une partie des œuvres ont leur place dans les musées, il se souvient par contre avoir été «affreusement choqué» à l’époque. Trente ans après, le fondateur d’Addax Petroleum n’en démord pas. «Aujourd’hui, on est dans la mode, on achète de l’art comme on achète des légumes au marché. Je trouve misérable que l’on puisse l’utiliser l’art pour faire de l’argent. Il y a suffisamment d’autres actifs pour investir et créer de la richesse: l’or, les actions, l’immobilier.» Grand spécialiste de la 2e école de Paris (peintures) et de l’art antique égyptien, il attend désormais que les prix reviennent à des niveaux plus raisonnables pour ajouter de nouvelles pièces à sa collection. «Comment justifier qu’un bronze égyptien qui se vendait 50 000 euros il y a deux ans soit aujourd’hui proposé pour 250 000 euros?» s’insurge-t-il.

Une tendance à la hausse confirmée par tous les professionnels du marché de l’art. Une étude de Credit Suisse montre ainsi que neuf des dix ventes les plus importantes – que ce soit en privé ou en public – ont eu lieu depuis 2006. Or, depuis 1985, l’indice AMR Art 100 – qui donne une vision d’ensemble du marché de l’art – a rapporté 10% de rendement annuel en moyenne contre 5,9% pour l’indice MSCI World. Les analystes de la deuxième banque de Suisse soulignent par ailleurs que le marché de l’art est bien moins volatil (12% par an) que celui des actions (16%) et qu’il a l’avantage d’être décorellé des autres actifs financiers, que ce soit l’or, les obligations ou les actions.

«Au début des années 1990, se remémore Eveline de Proyart, le prix record pour une vente aux enchères était détenu par Vincent Van Gogh. Son «Portrait du docteur Gachet» avait été vendu pour 82,5 millions de dollars. Un record qui a tenu jusqu’en 2004 et la vente du «Garçon à la pipe» de Pablo Picasso pour 104,1 millions de dollars.» Depuis, les records n’ont cessé d’être battus. Plus cher encore que la version du «Cri» d’Edvard Munch, «Les joueurs de Cartes» de Paul Cézanne aurait été acheté, selon la rumeur, pour 250 millions de dollars par la famille royale du Qatar lors d’une vente privée en 2011.

Dès lors, le marché de l’art est-il confronté à un risque de bulle financière? Thierry Ehrmann n’y croit pas. «Le taux d’invendus dans le monde n’a pas bougé, il est toujours de 34%. Or, si le marché spéculait, on serait à 7% ou 8%, les acheteurs achetant tout et n’importe quoi», explique le patron d’Artprice. Manou de Kerchove, de son côté, entend le même discours depuis qu’elle a commencé à travailler dans le marché de l’art: «Certains pensent que le marché va continuer à croître perpétuellement, d’autres craignent qu’il ne s’effondre. Or, en dehors des œuvres d’art de grande qualité, le marché n’est pas aussi florissant que ce que l’on croit.» Ayant encore à l’esprit «l’effondrement sanglant» du marché de l’art au début des années 1990, Manou de Kerchove recommande toutefois aux acheteurs potentiels d’être prudents. «Le monde de l’art est un petit monde truffé de méandres, explique-t-elle. Entre malversations, faux, arnaques et mauvais conseils, c’est un marché très risqué. Il y a énormément d’argent en jeu et cela suscite l’envie de certains de profiter de l’ignorance des néophytes.»

Eveline de Proyart conseille elle aussi de faire appel à de vrais professionnels et de ne pas se lancer tout seul dans l’achat d’œuvres d’art. «L’inconvénient principal de ce marché est de ne pas être très liquide. Il est possible de vendre du jour au lendemain une action Nestlé alors que pour un beau tableau de Miro ou une sculpture de Matisse, il faudra compter quatre à cinq mois entre le moment où vous vous décidez à le vendre aux enchères et celui où vous serez payé.»

Démocratisation? Spéculation? Les points de vue divergent sur la progression du marché de l’art ces dernières années. Une chose semble acquise cependant: que l’on soit collectionneur ou simple investisseur, mieux vaut apprécier ce que l’on achète. Car à moins qu’elle ne repose dans une pièce sombre du port franc, une œuvre d’art à l’avantage, contrairement aux actions et à l’once d’or, de pouvoir se contempler.