Pôle Innovia à Damparis, tout près de Dole en Franche-Comté, à 80 kilomètres de la frontière avec la Suisse. Un parc technologique classique, avec de hauts bâtiments, une pépinière d’entreprises, quelques arbres, des parkings et une autoroute non loin qui vous rapproche de Dijon ou de Besançon. Le regard est attiré par un édifice qui diffère des autres. Murs gris, blancs et jaunes et surtout cet étrange logo au fronton: Ynsect. Deux petits points surmontent le Y. On pense à un coléoptère. Effet voulu et réussi.

Derrière les murs grouillent des milliards de larves de scarabées. Bienvenue dans la plus grande fermilière du monde. Fermilière, habile néologisme. Cofondateur d’Ynsect, Antoine Hubert explique: «Nous nous sommes inspirés des fourmis qui entreposent de manière verticale les œufs, les larves et les adultes. Nous avons reproduit cette structure de ferme verticale.» L’entreprise créée en 2011 est spécialisée en entomoculture: elle élève des insectes et les transforme en nourriture pour les animaux domestiques et l’aquaculture.

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Zéro carbone et peu d’eau

Elle est leader mondial sur ce marché. Mille tonnes de farines d’insectes produites par an. Ynsect a levé en sept ans 200 millions d’euros de fonds en déposant 25 brevets, annonce 100 millions de dollars de commandes en Europe essentiellement (France, Pays-Bas, Norvège, Espagne, Autriche). «Selon la FAO, d’ici 2050 la population mondiale comptera neuf milliards d’individus et aura besoin de 70% de nourriture supplémentaire. A nos yeux l’insecte est l’une des solutions», plaide Antoine Hubert. Il est venu ce jour-là d’Evry en région parisienne, où Ynsect a son siège social et son centre de recherches. Jean-Gabriel Levon, autre cofondateur, l’accompagne. Le premier est ingénieur agronome, le second a fait Polytechnique. «Mais je préfère dire que je suis éleveur d’insectes», sourit-il.

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A l’origine, ils se sont retrouvés autour d’une association à but non lucratif pour promouvoir une alimentation saine, équilibrée et durable. Jean-Gabriel Levon: «La culture d’insectes est des plus écologiques et permet un modèle zéro déchet. Nos scarabées sont nourris avec les coproduits de l’agriculture végétale, les céréales, les betteraves, les fruits, ce qui explique que notre fermilière a été installée au bord d’une zone agricole.» «Ynsect est un projet carbone négatif, il évite et séquestre plus de carbone qu’il n’en émet: moins 32 000 tonnes d’émission par an», revendique Antoine Hubert. Les déjections servent à fabriquer des fertilisants qui bénéficient aux agriculteurs voisins.

Le député vert valaisan Jérémy Savioz, un féru des insectes, abonde: «La production d’un kilo de viande de bœuf nécessite 15 000 litres d’eau, la même quantité d’insectes entre 0 et 250 selon les espèces.»

Qualité nutritionnelle haut de gamme

Construite en 2015, la fermilière de Dole est une usine pilote, la première au monde à avoir automatisé l’élevage d’insectes. Coût de l''investissement: 15 millions d’euros. Une quarantaine de personnes y travaillent. Pour la visiter, il faut revêtir casque, combinaison et couvre-chaussures. La salle des machines est tapissée d’écrans. Derrière les grandes baies vitrées, des robots s’activent. Ils transportent les bacs de larves grouillantes de leur zone d’élevage (haute de 15 mètres) à celle du nourrissage et du triage.

Les larves sont nourries tous les deux jours. Jean-Gabriel Levon détaille: «Lorsque les larves sont arrivées à maturité, 95% sont étuvées, stérilisées puis transformées en protéines et en huile premium sans aucun ajout chimique. Les 5% restants deviennent des adultes et se reproduisent pour renouveler la population juvénile.» Ynsect a choisi le scarabée Molitor, «car il présente les propriétés nutritionnelles et zootechniques les plus pertinentes». Un kilo de larve de Molitor contient autant de protéines qu’un kilo de bœuf. Et en plus il ne boit pas.

Selon les études réalisées par Ynsect, la farine de larves est antimicrobienne et possède une qualité nutritionnelle haut de gamme. «Les animaux mangent moins et grandissent mieux et plus vite. Peu de maladies de peau et le poil est soyeux chez les chats et les chiens. Des études en Allemagne sur des souris montrent que le taux de cholestérol dans le foie baisse», avance Antoine Hubert.

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Une deuxième usine à 100 millions d’euros

Le succès est tel qu’une autre fermilière appelée Ynfarm va ouvrir en 2021 près d’Amiens. Coût: 100 millions d’euros. La Commission européenne va mettre 20 millions d’euros. A la clé, 100 emplois. Elle produira 24h/24, 7j/7, environ 30 000 tonnes de farine par an. A échéance plus lointaine, Ynsect vise les 100 000 tonnes. La demande est en effet croissante. Le laboratoire pharmaceutique français Virbac, dédié à la santé animale, est client d’Ynsect, l’entreprise norvégienne Skretting, leader en alimentation aquacole, aussi.

En Suisse, pas encore de revendeurs de croquettes de larves. Mais l’Helvète peut en consommer trois espèces, le scarabée, le grillon et le criquet. «Une première pour un pays européen, même si d’autres tolèrent ce mode de consommation, faute de législation», précise Jérémy Savioz. A travers monde, deux milliards de personnes consommeraient des insectes. «Ils sont abondants, bon marché, hyper-protéinés. Cela peut être une alternative à la production excessive de viande industrielle», poursuit l’élu vert.

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Chez Ynsect, on ne pense pas encore à la consommation humaine, en raison de freins culturels et de marchés qui ne sont pas prêts. «Mais des sportifs de haut niveau semblent intéressés», observe Antoine Hubert. En France, le Parti animaliste veut instaurer un moratoire sur les élevages d’insectes à des fins alimentaires. Du côté de L214, même position «au regard du peu d’études menées sur la sensibilité des insectes», selon Brigitte Gothière, cofondatrice de l’association. Réaction d’Antoine Hubert: «Le bien-être de l’animal est essentiel. Nous avons choisi un insecte grégaire: le Molitor a besoin de densité, il est stressé s’il est seul.»