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L’Asie est prise tout entière par la fièvre des casinos

Le succès de Macao pousse la région à légaliser les jeux d’argent. Après Singapour, la Corée du Sud, le Japon et Taïwan suivent

L’Asie est prise tout entière par la fièvre des casinos

Jeux Le succès de Macao pousse la région à légaliser les jeux d’argent. Après Singapour, la Corée du Sud, le Japon et Taïwan suivent

Il leur manquait un exemple «honorable» pour se lancer à leur tour, sans complexes, dans la course effrénée aux jeux d’argent. C’est chose faite depuis l’ouverture, en juin 2010, de l’imposant hôtel-casino Marina Bay Sands dans la très prude île-Etat de Singapour. Désormais, les dirigeants politiques et les magnats asiatiques ne retiennent plus leurs envies de tapis verts pour générer rentrée de devises et afflux touristique.

Classé comme l’un des pays les moins corrompus du monde, réputé pour son taux de criminalité parmi les plus bas d’Asie, Singapour a ouvert des vannes dont le doublement de ses recettes touristiques en deux ans (pour atteindre 18 milliards de dollars en 2013) montre le potentiel financier: «Avant 2010, casinos rimaient avec mafias, résume un proche collaborateur du tycoon malaisien Chen Lip Keong, opérateur du casino Naga à Phnom Penh, la capitale du Cambodge, où une copie conforme du Marina Bay Sands est en construction. Maintenant, les ministres cambodgiens discutent de cette expérience singapourienne avec nos bailleurs de fonds internationaux.»

Les autorités de Phnom Penh, en proie à un mécontentement social au sein de leur industrie textile délocalisée, utilisent cet argument pour attirer les investisseurs étrangers et les touristes de la région. Dans la capitale khmère, face au casino Naga construit au bord du fleuve Mékong, une île artificielle – Koh Pich – tout entière dévouée au tourisme d’affaires avec tapis vert, centre de congrès et practice de golf, a surgi sur une vingtaine d’hectares artificiels gagnés sur les eaux. A Sihanoukville, la ville balnéaire du sud, un autre projet de casino de la compagnie Queenco, active en Grèce et en Serbie, va voir le jour. Une brèche dont profitent les potentats locaux à la réputation souvent sulfureuse, exploitants d’établissements de jeux frontaliers de la Thaïlande, à Poipet et Pailin: «Les analystes ont bien noté que Macao a déjà enterré Las Vegas, poursuit le cadre de Naga Corporation, cotée à la bourse de Hong­kong et qui vient de signer, en septembre 2013, un contrat pour un établissement à Vladivostok, la capitale de l’extrême-orient russe. L’Asie est l’avenir de l’industrie du jeu.» Ce que confirme l’économiste australien Mark Spence, de l’Université Gold Coast: «Le basculement de l’industrie mondiale des casinos vers l’est est programmé.»

Cette arrivée en masse de tapis verts sur le continent le plus dynamique de la planète profite de l’intense lobbying des géants américains du secteur. Sheldon Adelson ou Steve Wynn, les «seigneurs» du jeu de Las Vegas, sont à l’origine de la rentable transformation de Macao, main dans la main avec le pouvoir communiste de Pékin. La Chine et l’Indonésie n’ont aucun casino sur leur territoire. L’Inde compte un casino au Sikkim et douze à Goa. Résultat: un bassin de joueurs asiatiques frustrés de devoir s’en remettre aux loteries nationales très contrôlées, aux loteries clandestines, sources d’une énorme corruption, ou aux jeux en ligne beaucoup moins divertissants.

Restrictions à Singapour

Le tournant de Singapour est emblématique. Car le Marina Bay Sands construit par le groupe de Sheldon Adelson incarne un nouveau modèle. Les autorités insulaires, soucieuses de la réputation de cette «Suisse de l’Asie», imposent aux Singapouriens un droit d’entrée de 80 dollars (environ 50 francs), après un contrôle strict. Les chômeurs, les personnes ayant connu des faillites, les pensionnés, sont prohibés. Alors que les étrangers, eux, accèdent librement aux mille tables de jeux: «L’objectif est de dissocier les casinos de leurs habituels effets pervers sur la société», se félicite une note récente de la banque singapourienne DBS.

Conséquence: le Japon du nouveau premier ministre Shinzo Abe, désireux de tripler le nombre de touristes dans les vingt prochaines années, a dévoilé début avril un plan pour disposer à Tokyo d’un casino en vue des Jeux olympiques de 2020. Le groupe australien Crown en serait l’opérateur, pour 5 milliards de dollars d’investissement. En Corée du Sud, où dix-sept casinos de petite taille sont déjà opérationnels, et où un seul d’entre eux est ouvert aux habitants, un projet identique existe. A Taïwan, la bataille parlementaire fait rage au sujet de l’ouverture d’un premier casino sur l’île très stratégique de Matsu, face à la Chine, en 2019. Pour l’heure, les opposants l’empêchent toujours. Mais le groupe Galaxy de Macao, qui prévoit d’investir 8 milliards, a des soutiens à Pékin.

Les joueurs chinois sont la cible prioritaire. D’où l’autre boom: celui des casinos frontaliers. A Boten, dans l’extrême nord du Laos, plusieurs ont été créés. Le cas le plus emblématique est celui de Mong La, au nord d’une Birmanie en pleine libéralisation économique. Ce repaire de contrebandiers et de trafiquants d’opium, toujours considéré comme un couloir de transit majeur des amphétamines et autres drogues, compte plusieurs casinos, et abrite les centres informatiques de plusieurs officines chinoises de paris en ligne. Ironie suprême: le principal casino de Mong La porte, comme l’historique établissement de Macao, le nom de Lisboa. Et bien que rempli jour et nuit de ressortissants de la République populaire, il est officiellement interdit aux Chinois.

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