Effondrement des bourses, faillite des banques, fermeture d’entreprises, licenciements massifs, dévaluation des monnaies comprise entre 35 et 80%, érosion spectaculaire du pouvoir d’achat, exode de milliers de citadins à la campagne, suicides. L’Asie n’est pas prête à oublier la tempête financière qui avait commencé début juillet 1997 en Thaïlande, mais par la suite, avait foudroyé toute la région. «Vingt ans plus tard, le continent s’en est relevée et représente désormais un tiers du produit intérieur brut (PIB) mondial, contre 15% il y a vingt ans», explique Florence Pisani, économiste chez Candriam, gestionnaire paneuropéen des fonds.

Le Temps: Pouvez-vous rappeler les mécanismes du déclenchement de la crise?

Florence Pisani: Au milieu des années 1990, les économies d’Asie accumulent des déficits courants significatifs et, libéralisation financière aidant, leurs banques importent massivement des capitaux du reste du monde. Aveugles au risque de change et de transformation qu’elles prennent, ces banques empruntent auprès de banques occidentales des capitaux à court terme et en devises… pour financer les projets à long terme et en monnaie nationale de leurs clients.

Le maintien depuis plusieurs années d’une politique d’ancrage au dollar contribue aussi à atténuer leur perception du risque de change. Les conditions d’une crise sont alors réunies, d’autant que la distribution rapide de crédit a alimenté la hausse des prix immobiliers et des bourses: qu’un doute naisse sur le taux de change de la monnaie d’un pays et la solidité de ses banques ne manquera pas d’être mise en question, incitant les prêteurs occidentaux à ne pas renouveler leurs crédits.

– La Thaïlande est touchée la première…

– Début 1997, l’activité ralentit et dès le printemps, sa monnaie – le baht – fait l’objet d’attaques spéculatives. En quelques semaines, elle perdra plus de la moitié de sa valeur. La contagion gagnera rapidement d’autres pays, proches géographiquement, et qui partagent les mêmes fragilités. Les créanciers internationaux se retirent et ces pays n’ont, à leur tour, d’autre choix que de laisser flotter leurs devises.

– Comment expliquez-vous que la contagion n’a pas gagné la Chine?

– Des pressions à la baisse du yuan se sont naturellement développées. A la différence toutefois de ses voisins, la Chine est loin en 1998 de partager les mêmes faiblesses financières. Elle a un excédent courant et dispose de réserves de change importantes. Surtout, elle est financièrement peu ouverte et des contrôles de capitaux sont en place. Pendant la crise, les autorités chinoises vont en réalité jouer, pour la région, un rôle extrêmement stabilisateur en acceptant de ne pas dévaluer leur monnaie.

– Les pays asiatiques ont-ils tiré les leçons de cette crise?

– Oui. Leurs comptes courants qui étaient déficitaires il y a vingt ans, sont aujourd’hui largement excédentaires. La Thaïlande par exemple qui avait un déficit courant de 8% du PIB en 1997, a aujourd’hui un excédent de 10%. La Corée du Sud a elle aussi un excédent confortable (plus de 6% de son PIB). Surtout, ces pays disposent de réserves de change importantes et leur endettement extérieur à court terme est nettement plus raisonnable.

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– Donc tout va bien…

– Pas tous! Plusieurs pays ont encore des progrès à faire en matière de transparence. De plus, l’endettement du secteur privé non financier atteint aujourd’hui des niveaux élevés, en Chine en particulier. Après la crise, faute de pouvoir continuer à exporter son trop-plein d’épargne, la Chine a en effet dû le recycler en interne. Depuis 2008, l’endettement privé a sensiblement progressé. Or, les expériences passées rappellent que lorsque la distribution de crédit est rapide, il y a fatalement de mauvais prêts.

– Est-ce qu’une supervision bancaire fiable est désormais en place?

– A la différence de 1998, les autorités sont au moins conscientes de la nécessité de ne pas laisser les systèmes financiers, les banques en particulier, sans surveillance. En Chine notamment, après avoir longtemps privilégié un objectif de croissance économique, les autorités mettent aujourd’hui l’accent sur la stabilité financière. Leur tâche n’en reste pas moins délicate, car il leur faut parvenir à faire ralentir le crédit… sans que la croissance ne décélère trop.

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– Qu’en est-il de la libéralisation financière qui avait fait beaucoup débat à l’époque?

– La libéralisation financière était censée apporter plusieurs bienfaits: des taux de change qui s’adaptent librement aux besoins des économies, une allocation de l’épargne mondiale optimale et favorable à la croissance. La crise asiatique est venue rappeler que cette libéralisation n’était pas sans danger. De ce point de vue, la Chine a eu raison d’être prudente dans le rythme de son ouverture financière.