prévoyance

«L’assurance vie individuelle est morte!»

La détérioration des conditions amène certaines compagnies à sortir du segment des primes uniques. De nouveaux produits d’assurance font intervenir les banques d’investissement

«L’assurance vie individuelle est morte». Cette phrase choc n’est pas celle d’un profane, mais de Fabrizio Croce, analyste financier auprès de Kepler Capital Markets, à Zurich lors d’un entretien avec Le Temps. Il observe par exemple que la détérioration des conditions a conduit la Nationale Assurances à sortir du segment des primes uniques. Ainsi ses affaires en vie individuelle ont baissé de 10,3% au premier semestre. La Bâloise joue aussi la carte de la prudence dans la vie individuelle et ne cherche qu’à maintenir sa part de marché. D’autres compagnies, à mots couverts, adoptent la même stratégie, ou préfèrent se lancer vers un secteur entièrement différent, l’assurance vie non traditionnelle.

Pourquoi un produit aussi populaire rencontre-t-il pareilles difficultés? La réponse appartient autant aux clients potentiels qu’aux compagnies. Des taux d’intérêt proches de 0% constituent un obstacle considérable. Pourquoi le client s’obligerait à ne recevoir aucun rendement à dix ou 20 ans? «La demande est condamnée à être modeste», confirme Hans-Jürgen Wolter, responsable des assurances auprès du consultant Ernst & Young.

L’assurance vie classique ne plaît pas davantage aux assureurs. Les compagnies ont des marges insuffisantes en raison de garanties de rendement difficiles à respecter sans perdre de l’argent. L’assureur doit en effet intégrer le risque de volatilité. Plus la volatilité est élevée et plus la garantie est chère.

Les assurances vie individuelles se répartissent en effet en deux grandes catégories. D’abord les produits traditionnels: le contrat classique comprend la couverture de risques (décès) et garantit un rendement annuel, par exemple de 2%, indépendamment de la performance des marchés financiers. Le client reçoit ces 2% et un bonus, par exemple un total de 2,5%. De son côté, l’assureur obtient une marge, par exemple de 200 points de base, qui rémunère la garantie offerte à long terme, le risque et les coûts de gestion.

Une deuxième catégorie de produit est offerte depuis quelques années, les assurances vie non-traditionnelles. Il s’agit d’assurances vie liées à des fonds dont le remboursement est fonction du rendement du fonds de placement. L’assuré obtient le rendement de ce fonds et l’assureur prend une marge d’environ 30 à 50 points de base. C’est avant tout un investissement. La part d’assurance dans ce produit est très réduite.

Le problème des assurances non traditionnelles est apparu au grand jour en 2002, lorsque des clients qui avaient investi 100 000 francs n’ont finalement reçu que 50 000 francs. Le risque d’une baisse du marché est en effet supporté par le client et non par l’assurance dans le cas des produits non-traditionnels. L’assureur apprécie ici le fait qu’il n’a pas besoin de mobiliser des fonds propres pour se couvrir contre ce risque.

Les considérations sur les fonds propres évoquées plus haut paraissent techniques, mais elles sont cruciales pour les compagnies à un moment où les nouvelles réglementations incitent les assureurs à renforcer leur bilan. Les nouvelles règles de solvabilité, baptisées SST en Suisse, plus restrictives, ont été introduites lorsque les taux de la Confédération se situaient à 3,20%. A l’époque, le SST ne posait aucun problème. Ensuite, les autorités de surveillance (Finma) ont été plus sévères et les taux d’intérêt ont chuté à moins de 1%.

D’ailleurs de plus en plus d’assurances se détournent du segment traditionnel. Au premier semestre 2011, leur part est ainsi tombée à 30% des nouvelles affaires de Swiss Life, contre 46% en 2008.

Reto Keller, responsable de l’assurance vie privée de Helvetia, explique que «la part de l’assurance vie liée aux fonds devrait augmenter». Mais pour lui, l’assurance vie traditionnelle va persister. Les garanties seront plus modestes, mais resteront à un bon niveau, même s’il convient que leur attrait dépendra beaucoup des taux d’intérêt et des garanties.

Enfin, fruit d’une coopération entre l’assurance, symbole de sécurité et de conservatisme, et de la banque d’investissement, avec son image de haute voltige, une nouvelle catégorie d’assurance vie non traditionnelle est née. Il s’agit de produits de prévoyance liée (3 a) dont le rendement est fonction d’une stratégie d’allocation de portefeuille réalisée par les Goldman Sachs, Barclays et autres banques d’investissement. Ces stratégies sont établies à partir de modèles mathématiques. Les émetteurs promettent une bonne maîtrise des risques. Mais tout le monde n’est pas d’accord sur ses mérites.. «L’industrie de l’assurance vie lance des produits que les spécialistes eux-mêmes ne comprennent pas et qui ne servent qu’à dynamiser les ventes. On est loin de l’objectif d’une assurance vie. Pour ces banques, c’est une façon d’avoir accès à une nouvelle source de financement à un coût plus bas que sur leur marché», selon Fabrizio Croce.

Generali, Swiss Life, Helvetia et Bâloise ont lancé de tels produits dont les garanties sont assurées par des banques d’investissement. Mais que se passe-t-il si ces banques disparaissent entre-temps? L’assuré veut savoir s’il sera remboursé. Sur le contrat d’assurance le responsable de la contre-partie est la banque émettrice. L’information n’est pas tronquée. Mais si l’agent avait bien expliqué les risques de contre-partie à l’assuré, alors il est probable que le client aurait préféré un autre produit.

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