Lastminute vient de boucler un joli tour de force. La firme britannique de vente en ligne de billets à la dernière minute qui ne prévoit pas d'être profitable avant plusieurs années, annonce le rachat du numéro un français du voyage en ligne, Degriftour, pour un montant de 98 millions d'euros (plus de 150 millions de francs). Selon l'accord passé, 45,1 millions d'euros seront payés en numéraire et le reste par émission de 19,7 millions de nouvelles actions ordinaires Lastminute.com. La société a procédé à une introduction en Bourse simultanée à Londres et sur le Nasdaq au mois de mars, ce qui lui a permis de lever 125 millions de livres.

Pour les Britanniques, le rachat du français représente plusieurs avantages. Tout d'abord, Lastminute prévoit d'atteindre grâce à Degriftour l'équilibre en 2003, soit un an avant le terme fixé jusqu'ici. Degriftour dégage un cash-flow positif et des profits tandis que la valeur moyenne par articles vendus y représente plus du double de celle de Lastminute.com. Cette acquisition multipliera par neuf la marge brute d'exploitation de Lastminute et entraînera une forte augmentation du nombre de clients en France. Outre des marges bénéficiaires élevées (aux environs de 18%), Degriftour apporte dans la corbeille une palette de produits plus large que son nouveau propriétaire puisqu'elle propose tous les produits d'un voyagiste traditionnel et pas seulement des offres de dernière minute. «C'est une superbe opération. Elle nous permet d'atteindre des objectifs en France que nous aurions mis seuls deux ou trois ans à atteindre», s'est réjoui le PDG de Lastminute, Brent Hoberman.

Analystes partagés

Degriftour, détenu à 78% par le fondateur Francis Reversé et à 22% par la direction, prévoit des pertes d'exploitation à court terme, en raison d'investissements en marketing et en technologie notamment. Mais la firme passe pour l'une des plus saines du Web français avec une trésorerie qui évolue entre 15 et 23 millions de francs. Elle prévoyait jusqu'à récemment une introduction en Bourse pour gagner en crédibilité, face à ses partenaires étrangers notamment. Les avis des analystes sur la transaction semblaient partagés lundi. Pour Jason Streets de UBS Warburg cité par Bloomberg, «le résultat de Degriftour représente 10 fois celui de Lastminute», ce qui ne peut être qu'encourageant. «D'un autre côté, Degriftour qui existe depuis 1991 n'a pas connu un développement aussi rapide que Lasminute. L'aquisition pourrait diluer la croissance des ventes.»

L'opération permettra toutefois d'installer une position forte sur un marché très concurrentiel. British Airways vient d'attribuer le statut de partenaire privilégié aux sites concurrents de Lastminute, EBookers.com et Online Travel Corporation, signe qui témoigne de la volonté des opérateurs traditionnels du tourisme de reprendre en main un marché qui les a largement dépassés. En février dernier, British Airways avait annoncé vouloir créer une agence de voyages virtuelle associant d'autres compagnies aériennes. «Nous sommes dans un secteur où la taille compte. Cette acquisition nous donne un volume de vente significatif à travers l'Europe, faisant de nous la troisième société de commerce électronique sur le Vieux Continent», selon Brent Hoberman. Lors de l'introduction en Bourse de Lastminute, certains analystes avaient soulevé que le marché de la firme reposait sur des bases tenues puisque les compagnies aériennes, les hôtels et d'autres prestataires de services pourraient très bien décider de vendre eux-mêmes sur le Net leurs produits dégriffés.

Cette situation oblige Lastminute à jouer les «bolides du Web». Son développement, à l'image de son introduction en Bourse qui l'a un temps valorisé à 1,2 milliard d'euros, doit être extrêmement rapide pour obliger ses fournisseurs à préférer passer par elle plutôt que d'investir dans de coûteuses structures Internet et distancer des concurrents au profil similaire. Mais Lastminute pourrait à son tour aiguiser les appétits. L'édition dominicale de The Independent dimanche faisait état dans sa dernière édition de l'intérêt que lui porterait d'United News and Media. Interrogé à ce sujet, Brent Hoberman n'a pas souhaité commenter ces informations.