«La stabilité des prix est garantie», s'est félicité jeudi le patron de la Banque nationale, Jean-Pierre Roth. Sauf pour ceux influencés par l'Etat, pourrait-on lui rétorquer. Si l'inflation reculera en Suisse l'an prochain, de 1,5 à 1,1% selon les pronostics, ce ne sera en tout cas pas grâce à l'action des pouvoirs publics. Une liste non exhaustive (voir tableau) montre que, dans beaucoup de domaines où l'Etat joue un rôle déterminant, les augmentations dépassent de loin la hausse moyenne des prix.

Ceci n'est d'ailleurs qu'une répétition de ce qui s'est passé il y a douze mois. L'envolée des primes de l'assurance maladie était encore plus forte qu'aujourd'hui, et l'assainissement des caisses de pension entraînait des hausses de cotisations parfois sensibles, le tout ponctionnant les salaires d'au moins 1%, estimait l'Office fédéral des assurances sociales. Les négociations salariales portant sur un ou deux dixièmes de point paraissent dès lors dérisoires par rapport à cet effritement constant et conséquent du pouvoir d'achat.

L'Etat se révèle être le «principal facteur d'inflation» par son attitude «sans scrupule», se fâche Franz Jaeger dans la SonntagsZeitung de dimanche dernier. Le professeur saint-gallois juge l'évolution «alarmante» et a fait de cette question son cheval de bataille.

Coïncidence: quelques jours après son coup de gueule, l'Office fédéral de la statistique (OFS) a publié son «inventaire des mesures politiques influant sur les prix». On y lit d'abord l'impossibilité pour cet organisme de calculer l'impact global de ces mesures, «certaines tendant à faire baisser les prix, d'autres à les faire augmenter». La Palice n'aurait pas dit mieux.

Le tableau d'ensemble qu'il publie contient néanmoins une information intéressante: douze mesures fédérales prenant effet en ce moment ou prochainement (l'OFS ne prend pas en compte cantons et communes) poussent certainement les prix à la hausse tandis que onze mesures exercent un effet «plutôt négatif» (non certain). Parmi ces dernières figurent les accords bilatéraux, la politique agricole et la loi révisée sur la concurrence.

Soyons justes. Certaines décisions politiques ont bel et bien soulagé le porte-monnaie des Suisses. La plus spectaculaire a sans doute été la libéralisation du marché des télécommunications (tarifs moyens en baisse de 33,3% depuis l'ouverture), mais l'effet s'est sensiblement estompé depuis un ou deux ans. Plus récemment, les efforts du préposé à la surveillance des prix commencent à faire baisser les tarifs de l'électricité en Suisse orientale, de 5 à 10%. La Suisse romande, elle, reste un îlot de cherté électrique.

Si l'on examine maintenant les facteurs de hausse, il faut distinguer trois cas de figure.

– L'Etat incitateur. L'augmentation du prix du paquet de cigarettes, passé de 4,90 francs à 5,80 francs en dix-huit mois, ou l'impôt de 1,80 franc perçu sur les bouteilles d'alcopops depuis l'an dernier reflètent une volonté claire de décourager la consommation de produits perçus comme nocifs. Pour désagréables qu'elles paraissent aux personnes concernées, ces mesures reposent sur une légitimité politique.

Le cas de la redevance poids lourds est plus ambigu. L'extension entrant en vigueur en 2005 «peut avoir pour effet une charge supplémentaire de plus de 100%», note l'OFS. Là aussi, le peuple a approuvé le principe de transférer le transport de marchandises de la route au rail, mais l'effet inflationniste de l'opération a toujours été mis au second plan par les autorités. Les faits leur ont donné raison jusqu'ici: trois ans après l'introduction de la redevance, l'amélioration de la productivité a permis de compenser la taxe. Mais rien ne dit que ce sera le cas pour la prochaine étape. Vu la pression très forte sur les marges qui caractérise le transport routier, des répercussions sensibles sur le prix des marchandises ne sont pas exclues. L'OFS ne peut les estimer à ce stade.

– L'Etat courroie de transmission. Le budget assurances s'alourdit d'année en année, mais la cause est à chercher d'abord dans l'augmentation de la consommation médicale, ou la forte progression du nombre d'accidents non professionnels. Quant aux prélèvements accrus des caisses de pension, ils renvoient à l'explosion de la bulle spéculative en 2000-2001 ou au vieillissement de la population.

En revanche, les pouvoirs publics pourraient se montrer plus efficaces à propos du prix des médicaments. Les quelque 6000 préparations médicamenteuses qui ont enregistré une «mutation» depuis 1998 (sans réel progrès thérapeutique dans beaucoup de cas) ont vu leur prix «sortie de fabrique» prendre l'ascenseur: +151%.

– L'Etat encaisseur. Après La Poste en 2003 (+6,8%), les CFF font passer les usagers à la caisse cette année. Mais ce sont surtout les collectivités locales qui attisent l'inflation, et de façon particulièrement insidieuse s'agissant des transports publics. Lausanne et Genève ont ainsi camouflé en vaste «réorganisation du réseau» incompréhensible pour le profane des hausses de tarifs parfois conséquentes. Si certains sortent gagnants de l'opération (les jeunes par exemple), les Transports lausannois reconnaissent une augmentation moyenne de 10%, tandis que les TPG n'ont pu nous la communiquer. A Bâle, la colère de certains usagers a même provoqué des actes de vandalisme qui font la une des médias locaux.

L'opacité de cette opération «réorganisation/hausse» est telle que les services de «Monsieur Prix» s'avouent impuissants à établir une comparaison historique pertinente. Mais le tour de passe-passe ne leur a pas échappé, et ils promettent d'être vigilants à l'avenir.