Dans le monde de l’ingénierie, Laure-Emmanuelle Perret-Aebi détonne. Certes, elle est l’une des rares femmes à occuper un poste de chef au CSEM (Centre suisse d’électronique et de microtechnique) de Neuchâtel mais c’est surtout son discours philosophique qui surprend.

Celle qui chapeaute la division photovoltaïque s’interroge sur l’intégration des technologies dans le monde actuel. «Ma passion n’est pas de comprendre le fonctionnement des cellules solaires mais de savoir ce que l’on souhaite en faire. Quel est le rôle de la technologie dans la société. Mais surtout quelle société de demain souhaitons-nous?», s’interroge-t-elle, en jetant son chewing-gum dans une poubelle tout en pointant son iPhone, déposé sur la table et protégé par un étui à paillettes dorées.

On ne vivait pas moins bien «avant»

«Personne ne s’est posé la question des bienfaits ou non du smartphone. Il nous a été imposé et on a dû construire notre vie là autour. Je ne pense pas que l’on vivait moins bien avant», constate cette chimiste de 41 ans, responsable des technologies du module au sein de la division photovoltaïque du CSEM.

Laure-Emmanuelle Perret-Aebi estime que la technologie doit faire preuve de respect par rapport aux habitudes de vie. Elle ne veut pas imposer ses panneaux solaires colorés à l’aveugle mais souhaite les intégrer à l’environnement tout en préservant le patrimoine architectural des villes.

«Il faut respecter l’urbanisme en étant tourné vers une évolution technologique. Ma passion n’est pas de comprendre comment les cellules fonctionnent mais de savoir ce que l’on va en faire», explique-t-elle. C’est dans cet état d’esprit que son groupe a développé des panneaux solaires blancs mais aussi couleur terre cuite.

Supports publicitaires solaires

Après une maison à Corcelles (NE), une ferme à Ecuvillens, typiquement fribourgeoise, prévoit de poser au printemps 250 mètres carrés de panneaux solaires ocres qui s’intégreront aux tuiles de la toiture. La ferme deviendra une petite centrale solaire qui pourra revendre son surplus d’énergie. Quant aux panneaux blancs, inventés au CSEM et commercialisés par la start-up Solaxess, ils constituent des véritables matériaux de construction qui peuvent notamment s’intégrer aux façades des bâtiments.

Il y a quelques jours, à Neuchâtel, Laure-Emmanuelle Perret-Aebi et son équipe ont aussi présenté une technologie qui permettra de fabriquer des panneaux photovoltaïques contenant des images haute résolution devenant de véritables trompe-l’œil ou faisant office de supports publicitaires solaires.

«La technologie est aujourd’hui mature, concurrentielle et accessible à tous. Les panneaux photovoltaïques colorés, posés en façade, peuvent être rentabilisés entre 7 à 9 ans. Ils produisent une énergie qui peut être facilement stockée. Une villa peut être autonome à 100% d’un point de vue énergétique. Pourtant, le solaire ne participe encore très peu à notre production d’électricité», déplore celle qui fait également partie du prix BCN Innovation ou que l’on retrouve comme experte du domaine micro- et nanotechnologie auprès de la Commission pour la technologie et l’innovation (CTI).

Enfant déjà…

Pourquoi ne sommes-nous pas envahis de panneaux solaires, sachant qu’ils s’intègrent aujourd’hui dans les toitures et les façades? «Il y a d’une part un faux sentiment qui persiste dans l’opinion publique sur les aléas du photovoltaïque. En outre, les raisons sont aussi d’ordre politique et économique. Il faudrait une prise de conscience individuelle. Nous devons faire front à quelques groupes pétroliers et quelques forts lobbys qui se comptent sur les doigts d’une main», dit-elle, prête à mener le combat.

Elle sait rassembler et motiver ses troupes autour d’un projet commun. Enfant déjà, cette aînée d’une fratrie de quatre – aujourd’hui mère de trois enfants –, aimait prendre les choses en mains et embarquer ses camarades dans les projets les plus fous.

Passionnée de flamenco

«Ça bougeait bien», dit-elle, plongée dans ses souvenirs. Après une petite pause, elle poursuit: «J’aimais faire des recettes de cuisine, des potions magiques ou faire pousser des cristaux. C’est pour cela que j’ai choisi de faire des études de chimie. Pourtant, je ne me sens pas une vraie scientifique et je n’ai jamais été bonne en math. Mais j’ai compris les règles du jeu, comment cela fonctionne et j’ai su m’intégrer à cette communauté, en faisant preuve de rigueur», analyse celle qui a baigné dans les remises en questions sociétales, avec des parents professeurs en sciences humaines à l’Université de Neuchâtel.

Son parcours académique lui a permis de côtoyer Jean-Pierre-Sauvage, co-lauréat du prix Nobel de chimie en 2016. «Il a été mon co-directeur de thèse», dit-elle. Pourtant, en 2005, cette passionnée de flamenco découvre le projet Solar Impulse. Elle a un véritable coup de foudre. «Je n’y connaissais rien aux cellules solaires mais j’ai tout de suite eu envie de travailler pour ce projet porté par des gens passionnés», explique-t-elle. C’est ainsi qu’elle est entrée en contact avec Christophe Ballif, responsable du PV-Center du CSEM. Il faut des experts mais il ne faut pas oublier que la technologie seule ne va pas sauver le monde. Dans ce milieu, c’est important de rester critique. C’est fondamental.»


Profil

1976: Naissance.

2004: Obtention de son doctorat.

2009: Engagement à l’EPFL dans le groupe du Christophe Ballif.

2013: Cheffe de secteur au CSEM.