«Statisticien, ce n’est pas cool pour décrire mon métier. Je suis à la recherche de data alternatives», explique Laurent Clavel, responsable de la recherche économique auprès d’Axa Investment Managers (Axa IM), lors d’une présentation à Londres, à laquelle Le Temps était convié. La numérisation reste mal comprise. On craint par exemple que les statistiques de productivité n’augmentent guère. Mais nous sommes au début de l’accélération, selon Axa IM. La numérisation devrait accroître la productivité de 0,8 à 1,4% par an.

L’économie augmentée ne provoquera pas un chômage de masse, mais modifiera la composition du marché du travail au détriment des activités de routine. Le gérant promet un bel avenir aux emplois «sans routine» et à forte interaction humaine (infirmières, plombiers, managers, commerciaux). La notion de chômage technologique inventée par Keynes n’a donc pas lieu d’être.

En matière de consommation aussi, la question de la composition importe davantage que l’agrégat total. L’économie du partage par exemple devrait passer de 14 milliards de dollars en 2014 à 335 milliards en 2025. Mais comme il y a vingt ans, le consommateur américain dépense 5,3% du budget pour ses loisirs.

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L’impact sur l’inflation fait débat au sein des économistes. Beaucoup ont peur d’une déflation. La numérisation devrait certes faire baisser l’indice des prix de 0,4 à 0,5 point de pourcentage, mais aucune déflation n’est à craindre, selon Laurence Boone, économiste.

Changements au profit du private equity

L’investissement devrait diminuer à cause de l’économie numérique, par exemple en raison des effets de l’impression 3D sur la chaîne de production ou de l’Internet des objets sur les besoins de maintenance. Mais on oublie que d’autres prendront le relais, comme le stockage des données.

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Sur les marchés financiers, «nous sommes à l’aube de très belles histoires», promet Laurence Boone. Le capital-investissement (private equity) qui finance les entreprises avant l’entrée en bourse en ressortira gagnant, à son avis. En effet, les small caps à succès retardent leur entrée en bourse, ce qui profite aux investisseurs participant aux premières étapes de l’entreprise.

Les valeurs technologiques, comme la robotique, ont nettement progressé. Mais il n’y a pas de bulle. «L’investisseur attend plus longtemps qu’il ne l’espère avant la phase de commercialisation des innovations, mais une fois sur le marché les produits enregistrent des ventes extrêmement fortes», selon Matthew Lovatt, gérant auprès d’Axa IM Framington.

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Laurent Clavel, responsable de la recherche macroéconomique chez Axa Investment Managers, à la tête de cinq économistes chargés des différentes régions du monde au sein d’une équipe Recherche et Stratégie d’Investissement qui compte également cinq stratégistes organisés par classes d’actifs, répond au Temps sur la modification de sa profession.

Le Temps: En quoi la numérisation transforme-t-elle le travail de l’économiste?

Laurent Clavel: La numérisation change la recherche dans différents domaines. Cela change ce que l’on étudie, l’économie. La révolution numérique exerce un impact sur la croissance économique, l’inflation, l’emploi et les décisions des banques centrales. Cela change aussi les données utilisées par les analystes. Le nombre de données utilisables augmente fortement, ce qui nous permet de comprendre l’économie en temps réel et de mieux anticiper l’avenir.

Quelles sont ces nouvelles données?

Hier nos équipes d’économistes utilisaient les enquêtes de conjoncture et les sondages. Aujourd’hui, elles emploient les techniques de scraping (récolte de données sans saisie répétitive) pour évaluer les données de prix sur Internet. Elles font appel aux algorithmes de reconnaissance du langage. L’économiste analyse les textes des médias pour en obtenir un sentiment du marché et le quantifier.

Le troisième facteur de changement concerne ce que l’on utilise, comment on l’étudie et avec quels nouveaux outils. Je pense au machine learning. Nous faisons appel à des algorithmes plus puissants, à des modèles moins paramétriques, comprenant moins de contraintes et davantage de non-linéarités.

Qu’entendez-vous par là?

Les modèles non paramétriques capturent davantage la dynamique qui caractérise l’économie. La réalité ne se plie pas aux modèles. Il n’y a pas de raison que les gens prennent des décisions en fonction de choix linéaires. La linéarité longtemps imposée aux modèles simplifie excessivement la réalité. En développant des modèles plus complexes, on arrive à capturer davantage de subtilités de cette réalité. Par exemple, si on veut regarder les prix de l’énergie, l’analyse simple se penche sur le prix du pétrole, parce que c’est un input important de la production d’énergie. Mais on peut améliorer l’analyse par l’introduction de non-linéarités. La transmission du prix du pétrole dans l’économie se fait plus vite quand les prix augmentent que lorsqu’ils baissent. A force de raffinement, l’économiste peut calibrer son modèle de façon intelligente.

Est-ce que le risque d’opacité augmente avec ces nouveaux modèles plus complexes?

A force d’ajouter de la complexité, le risque existe de ne pas comprendre ce que l’on fait et d’utiliser les modèles comme des boîtes noires. Il faut extraire de ces modèles complexes des modèles plus simples sans perdre trop de pouvoir explicatif. C’est important parce que nous devons être capables de présenter un message clair aux clients, ainsi que de mesurer nos erreurs de jugement. Nous combinons donc les éléments quantitatifs et qualitatifs.

Qu’attendre concrètement de la numérisation dans l’investissement?

L’effet est double. La numérisation accroît la «customer centricité», soit l’importance du consommateur final. Par exemple, lorsqu’il choisit sa voiture, un consommateur a aujourd’hui le choix entre 22 millions de possibilités, mais l’industrie produit nettement moins de sortes de voitures. L’individualisation du prix est très avancée.

Le deuxième élément est «schumpétérien», par référence au concept de création destructrice des vagues d’innovation. Les nouveaux modèles créent de la valeur. C’est parce qu’il y a des nouveaux modèles qu’on détruit les anciens. L’investisseur final court le risque de passer à côté de la création de valeur, à l’image de Kodak.