De 7 heures à 23 heures. Avec une demi-heure de pause à midi. C’est ce à quoi ressemblent les journées de travail de Laurent Kurth, depuis mi-mars. Voilà un mois et demi que le conseiller d’Etat neuchâtelois chargé des Finances et de la Santé gère l’inédit au jour le jour. «Les questions et les problèmes arrivent par vagues successives, résume-t-il. Il faut être rapide. Tout est à inventer.»

Ce qui ne s’invente pas, en revanche, c’est le timing. Neuchâtel allait, pour la première fois depuis 2015, présenter des comptes positifs en 2020. Nous sommes en mai, et «c’est mort», peut-il déjà affirmer. Laurent Kurth se félicite néanmoins d’être parvenu à assainir les finances de son canton pour que ce dernier puisse avoir les reins suffisamment solides pour tenir le choc.

Le Temps: Après un déficit en forte baisse, à 11 millions de francs en 2019, le canton de Neuchâtel était parti pour dégager un léger bénéfice en 2020. Vous êtes déçu?

Laurent Kurth: On m’a déjà demandé si j’étais amer: ce n’est pas le cas. L’an dernier, nous avons mené à bien d’importantes réformes, sur la fiscalité, la péréquation intercommunale, la législation financière, l’aménagement du territoire ou le dispositif hospitalier. Tous ces travaux ont été réalisés dans un même but: avoir un canton attractif et un Etat solide, capable de faire face à ce genre de situations. Celle-ci est simplement arrivée plus tôt que prévu.

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Neuchâtel est donc bien armé pour traverser cette crise?

Nous avons plusieurs forces. La révision de la législation financière nous permet d’avoir quelque 200 millions à disposition pour mieux amortir les chocs et lisser les creux dans nos recettes, sachant que le canton est particulièrement sensible aux cycles conjoncturels. Ensuite, notre gestion publique est très intégrée: nous avons un seul hôpital, un service informatique, une police, etc. En termes de réactivité, c’est un vrai atout. Et c’est le fruit de réformes menées au cours des quinze dernières années. J’ajoute qu’à Neuchâtel, les crises, on a appris à les affronter. Depuis sept ans, j’en ai déjà vécu plusieurs, de différentes natures. Nous avons cette conviction collective que l’on peut les dépasser. Et cette capacité à garder son sang-froid. C’est vrai pour nous, politiques, mais c’est aussi vrai pour nos entreprises.

L’environnement de taux bas facilite-t-il le financement de mesures de soutien par de l’endettement bon marché?

Les taux sont bas, c’est vrai. Mais avec tous les plans de relance annoncés un peu partout, le marché des capitaux se tend. Mes équipes constatent des hausses de taux, même pour des collectivités suisses considérées comme des débiteurs sûrs. Avant la crise, nous avions par exemple contracté un emprunt à trente ans à 0,1%. Aujourd’hui, on parle plutôt de taux de 0,5 à 0,8%. Cela dit, ça reste très bas et la situation de départ est effectivement favorable.

Avez-vous estimé ce que cette crise coûtera au canton?

Ce que l’on peut calculer, ce sont les aides que l’on a déployées et celles que l’on va déployer. Je peux citer les crédits pour les toutes petites entreprises, les soutiens à l’innovation et, bientôt, aux entreprises formatrices, la participation au programme fédéral d’aide à la culture, les aides au paiement de loyers, ainsi que plusieurs mesures sur le plan fiscal. Cela représente 30 à 40 millions de francs. Ce que l’on ne connaît pas, c’est la plus grande partie: les pertes économiques.

Et d’un point de vue fiscal?

Sur des revenus fiscaux d'un peu plus d'un milliards de francs, 150 millions proviennent de l'imposition des personnes morales, 750 millions des personnes physiques et environ 150 millions des autres impôts. Cela, c’est l’état actuel de la situation. Mais les conséquences de cette crise sur les revenus des contribuables, on ne les connaît pas. Nous en saurons davantage en 2021. Il en va de même de plusieurs postes de dépenses, en particulier dans le domaine social.

La réforme fiscale des personnes physiques, amorcée cette année, est-elle remise en cause?

Le Grand Conseil peut toujours décider de défaire ce qu’il a fait. Mais pour le Conseil d’Etat, c’est non: on ne renonce pas à la réforme. Nous sommes parvenus, dans le monde d’avant-Covid – et pas seulement d’un point de vue fiscal d’ailleurs – à mettre en place des conditions-cadres favorables pour le canton. Ensuite, il est et il sera très important de pouvoir distinguer les effets passagers de la crise, ceux qui sont à «éponger», comme les baisses de revenus des entreprises, et les conséquences à long terme, les pertes et les changements structurels, durables. Seul ce bilan permettra de dire si les conditions-cadres doivent encore évoluer. Et il est trop tôt pour le dresser.

Après plusieurs années de négociations, vous avez trouvé des accords sur la péréquation intercommunale. Cela vous empêche-t-il, désormais, d’envisager certains reports de charges sur les communes?

Nous avons enterré la hache de guerre avec les communes – pour autant qu’elle ait été un jour réellement déterrée – mais en laissant deux dossiers en suspens. La répartition de l’impôt des frontaliers et les charges liées aux différentes situations géo-topographiques. Il reste un an au Conseil d’Etat pour traiter ces questions. Nous le ferons dans les délais. Pour le reste, en tout cas sur 2020 et 2021, en respect de cette volonté de réussir ensemble la réforme fiscale – car les communes aussi doivent l’absorber – nous éviterons le plus possible le report de charges. Nous en discuterons à l’issue de la crise, mais notre accord n’est aujourd’hui pas remis en cause.