Consommation

A Lausanne, générique de fin pour le dernier vendeur de DVD

Le Karloff, dernier magasin indépendant et spécialisé à vendre des DVD en Suisse romande, fermera ses portes en mars. Une situation qui en dit long sur la difficulté des petits commerces face aux grandes enseignes, mais aussi sur le désamour d’un produit dépassé par la concurrence

Au Karloff à Lausanne s’accumulent les DVD depuis presque vingt-cinq ans. Sur des rangées et des rangées se côtoient le documentaire Demain, le mythique Chantons sous la pluie ou encore le populaire Bienvenue chez les Ch’tis.

Michael Frei, 53 ans, nous accueille derrière son comptoir, le visage encadré par deux piles de films. En mars prochain, le propriétaire du Karloff fermera boutique, a appris Le Temps mardi. Ce temple du film a été le premier magasin en Suisse romande à vendre et à louer des DVD. C’était en 1998, un an après l’ouverture de la boutique qui proposait déjà des cassette vidéos. Le Karloff était la dernière boutique indépendante et spécialisée en Suisse romande, et comptait un employé.

«Cette fin n’est pas une surprise. Je suis triste mais soulagé de pouvoir en parler», réagit Michael Frei. Le magasin a connu nombre d’années difficiles mais l’an dernier, la situation est devenue «irréversible». «Nous avons constaté un tournant avec Netflix: l’engouement s’est traduit en une baisse de nos ventes d’environ 15%, ajoutée à des baisses continuelles des années précédentes.» Le chiffre d’affaires de l’entreprise est aujourd’hui de 600 000 francs.

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Un âge d’or entre 1999 et 2002

Pour le propriétaire, tous les concurrents n’ont pas eu le même impact. «De grandes enseignes comme la Fnac sont très fortes, mais nous proposons encore le même produit. Netflix et le streaming, c’est un véritable changement sociétal, une nouvelle façon de consommer.»

La boutique est pourtant encore visitée: en trente minutes, nous avons été interrompus trois fois par des clients. Un jeune garçon demande l’avis du propriétaire sur Star Wars, et veut savoir s’il peut trouver les derniers épisodes de la série Dragons. «Je les ai reçus ce matin», sourit Michael Frei. «C’est vrai?! On peut les prendre??» s’agite le garçon en se tournant vers sa grand-mère.

Les clients se sont faits toujours plus rares, après un âge d’or entre 1999 et 2002. «C’était magique, nous étions le seul magasin à proposer vente et location des DVD, avant que les grandes enseignes ne suivent cette tendance. Aujourd’hui c’est l’inverse, ce sont eux qui ont senti le vent tourner et ils ont déjà commencé à retirer leurs DVD des rayons.»

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Suppression chez Manor, réduction à la FNAC

En effet, à Lausanne, le rayon DVD de Manor a été supprimé en septembre 2017 déjà. Et quand il ne s’agit pas tout simplement de suppression, l’offre est revue à la baisse, comme c’est le cas à la Fnac. «Nous constatons une chute de 30% des ventes de DVD sur cinq ans sur l’ensemble de la Suisse, rapporte Jérémy Nieckowski, porte-parole de Fnac Suisse. Ces produits sont menacés par la dématérialisation des supports et les téléchargements. Nous avons réduit un peu nos rayons dans plusieurs de nos magasins, mais nous conservons environ 4000 références, en magasin et sur notre site.»

La concurrence a laissé peu de chances aux indépendants. Avant Le Karloff, l’enseigne Aker, à Genève, a fermé boutique il y a trois ans. «Nous vendions beaucoup moins et je me disais que ça ne pouvait pas aller dans un autre sens», se souvient sa propriétaire Chantal Rime. Elle continue de vendre en ligne des DVD, mais aussi des livres et des bandes dessinées.

Les enseignes de location font, elles, déjà partie du passé puisque le dernier vidéoclub romand, Le Cinoche, a fermé cet été à Genève. Michael Frei du Karloff avait arrêté de louer en 2005 pour se concentrer sur la vente.

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«Vous existez toujours!?»

Pour le cinéphile, voir les ventes chuter a été une épreuve. Les remarques des clients ont été douloureuses aussi. «Quand on entend «Vous existez toujours!?», c’est dit avec candeur, mais la répétition use.» Le contact avec les clients, c’est aussi et surtout ce qu’il retient de ces années: «J’ai pu avoir des discussions passionnantes avec des personnes de tous âges et de tous milieux.» Michael Frei a aujourd’hui des projets en collaboration avec la Cinémathèque suisse.

Sa peur? Que les producteurs de films souffrent de cette baisse des ventes et que l’offre cinématographique en pâtisse. «J’ai un catalogue de plus de 55 000 films, le nombre disponible sur Netflix est moins important (le catalogue aux Etats-Unis permettait, en 2018, de regarder 4010 films). Je crains qu’à terme des milliers de films ne soient plus accessibles.»

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