Le 21 janvier dernier, un lundi matin froid. Treize fonctionnaires lausannois vivent une expérience bouleversante. «Nous avons été emmenés dans un abri de la protection civile. On nous a bandé les yeux et on nous a promenés dans les couloirs, on ne savait plus où on était. On entendait des tirs, de mitraillettes ou de fusils peut-être; c'était impressionnant. Puis, nous sommes passés devant des miliciens ou des soldats, je ne sais pas trop. A la fin, des passeurs nous ont volé nos montres et nos bagues…»

Des émotions fortes, mais une situation fictive: les 13 personnes concernées étaient les premiers participants d'une formation pilote pour apprendre aux agents de la fonction publique à mieux comprendre et communiquer avec les migrants. Elle a duré deux jours et, «le premier matin, explique Agnès Rochat, déléguée à la formation du personnel communal, qui raconte cette simulation conçue par le HCR, il s'agissait de mettre les participants en situation de migration forcée». Après cette immersion, lors d'un autre moment fort, deux requérants d'asile ont raconté leur histoire.

«En faisant vivre ce traumatisme aux gens, nous voulions les rendre plus réceptifs. Pour pouvoir ensuite mieux parler de leurs perceptions, de leurs préjugés et de communication interculturelle», ajoute Oliver Freeman, le responsable du Bureau lausannois pour l'intégration des immigrés. Il a présenté ce cursus original quelques jours plus tôt, à Lausanne également, lors d'un colloque du Service fédéral de lutte contre le racisme (SLR). Il était organisé à l'occasion de la publication d'une étude * sur les formations en matière de prévention des discriminations, destinée aux agents de la fonction publique en Suisse romande et au Tessin.

Au cœur des administrations ou à leur périphérie, dans l'enseignement, les hôpitaux, de nombreux cadres et collaborateurs sont quotidiennement en contact avec des migrants. Dans l'exercice de leur profession, ils peuvent vivre des situations difficiles, il s'agit d'y faire face et de trouver des solutions. Des exemples? C'est un enseignant qui accueille des élèves réfugiés d'une région en guerre – comme ce fut le cas pour l'ex-Yougoslavie – et est confronté à la violence intérieure ou exprimée des enfants. C'est un fonctionnaire qui annonce à un étranger que l'aide au logement qu'il a sollicitée lui est refusée; la décision provoque la colère, l'employé est accusé de racisme, le ton monte. Ou alors, au même guichet, un Suisse entend qu'un migrant va recevoir une aide alors que lui-même vient d'essuyer un refus: il s'en prend alors à l'employé et l'accuse de favoriser les étrangers. Autres situations lourdes: celles où il s'agit d'annoncer qu'un permis de séjour est refusé ou n'est pas prolongé. «Je me souviens encore du stress énorme de mes collègues qui travaillaient au guichet lorsqu'ils étaient porteurs d'une mauvaise nouvelle…», a raconté la présidente du Conseil d'Etat vaudois, Anne-Catherine Lyon, lors du colloque en se souvenant de son premier emploi, comme juriste à la police des étrangers.

«Pour mieux comprendre les migrants, il faut connaître leurs expériences, leur vécu», estime Oliver Freeman. Pouvoir se mettre à leur place, être en empathie, savoir aussi communiquer, désamorcer les tensions et les conflits. C'est pourquoi «la formation professionnelle revêt une grande importance», estime Sylvain Fattebert, de l'Institut d'études sociales à Genève, coauteur de l'étude. Il ne s'agit pas de jeter la pierre aux fonctionnaires, mais «de reconnaître aux agents de la fonction publique la difficulté de leur travail. Tout comme il faut reconnaître aussi l'ampleur de la tâche des migrants qui arrivent ici», souligne Etienne Piguet, directeur de l'Institut de géographie de l'Université de Neuchâtel.

Développer les compétences interculturelles

Du côté des fonctionnaires, plusieurs difficultés se posent. D'abord, le manque d'informations sur telle ou telle communauté et ses fonctionnements socioculturels, pour mieux comprendre les réactions. Ensuite, le déni de certains problèmes, comme des pratiques discriminatoires ou les sentiments racistes qui peuvent surgir. Ou encore la souffrance au travail en cas de violents conflits intérieurs, lorsqu'un sentiment personnel d'empathie est en contradiction avec la mission professionnelle. «Comment soutenir des personnes ayant reçu des décisions négatives concernant l'octroi ou le prolongement des permis de séjour? Comment mieux vivre la contradiction? Comment se protéger et donner un sens à tout cela? C'est notamment sur cela que portent nos formations», explique Pierre Thétaz, de l'association Appartenances, responsable d'un projet de formation de quatre jours répartis sur six mois, donné l'année dernière à 14 personnes des services communaux de Monthey.

Parmi les participants, un policier municipal, Olivier Rimet. Dans son travail, il est souvent pris «en tampon, dit-il, entre la police et les communautés étrangères», car il s'occupe notamment des auditions lors des demandes de naturalisation et d'autres requêtes liées aux permis de séjour. «J'ai beaucoup apprécié cette formation, raconte-t-il. Elle montrait l'autre versant des choses: pourquoi les étrangers viennent ici? Quelles difficultés ils rencontrent? Cela m'a permis de nouer des liens dans les communautés. La formation misait sur le dialogue, le contact avec les gens, cela me rend vraiment service dans mon travail.» Dans son sillage, d'autres policiers valaisans suivront des cours ce printemps.

Encore peu répandu en Valais, ce type de cursus est plus courant à Genève et dans le canton de Vaud. Plus de la moitié des 200 formations initiales et continues recensées par l'étude du SLR s'y concentrent. Elles sont destinées pour la moitié d'entre elles aux enseignants, puis aux professionnels actifs dans le travail social, les soins infirmiers et enfin l'administration. Mais, déplore Sylvain Fattebert, toutes n'ont pas lieu faute de participants: «Il faudrait impérativement les décloisonner, les ouvrir à d'autres cantons ou services moins bien dotés.»

Une autre lacune importante a été mise en évidence: les collaborateurs qui accueillent les usagers – le personnel de guichet notamment – sont trop ignorés par les formations, alors qu'ils sont en première ligne dans le contact avec les migrants, qu'ils sont le «visage» de l'administration et donc du pays. Or, comme l'a souligné Anne-Catherine Lyon, «il en va de notre devoir d'employeur de faire en sorte que les fonctionnaires soient armés pour faire leur travail, de leur donner des outils pour relever le défi de la tolérance, de la lutte contre les préjugés et du respect d'autrui.» La formation lausannoise, affinée après évaluation, apportera sa pierre à l'édifice.

* «Agents de la fonction publique aux prises avec la diversité culturelle: quelle formation en matière de prévention des discriminations?», Service de lutte contre le racisme, 2005. Infos supplémentaires sous http//www.edi.admin.ch/ara