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A Lausanne, le sommet des matières premières se veut plus inclusif

A l’image du WEF de Davos, le FT Commodities Global Summit s’ouvre progressivement aux thématiques sociétales et accueille des voix plus contestataires. Mais du côté des organisateurs du contre-sommet, on pointe l’hypocrisie d’un lobby influent

A Lausanne, la militante Maison de quartier Sous-Gare et le luxueux Beau-Rivage Palace n’ont a priori pas grand-chose en commun. Les deux sites accueilleront pourtant le même intervenant à l’occasion de l’ouverture lundi du salon international des matières premières. Et de son contre-événement organisé samedi par le collectif Stop-spéculation, qui appelle aussi mardi à manifester.

C’est l’ONG Public Eye qui aura l’honneur d’être la première organisation à siéger tant à la table des traders, extracteurs et financiers qu’à celle des écologistes et militants des droits humains. Depuis la publication en 2011 de son livre de référence Swiss Trading SA, l’ex-Déclaration de Berne dénonce et documente ce qu’elle appelle la «malédiction des ressources». C’est l’année suivante qu’est lancé le sommet organisé par l’influent quotidien britannique Financial Times (FT).

On parle plus ouvertement de corruption

L’anecdote est surtout révélatrice d’une tendance: en quête de légitimité, le FT Commodities Global Summit s’ouvre progressivement à des thématiques sociétales (comme, cette année, le rôle des femmes dans le négoce), et il accueille des voix plus contestataires. A la manière du WEF de Davos après la création en 2001 de son contre-sommet, le Forum social mondial.

Contacté par Le Temps, le service de presse du FT rappelle simplement qu’il avait déjà inclus des ONG dans son programme les années précédentes. Dans le salon Belle Epoque du palace lausannois, la session d’ouverture du sommet portera en tout cas sur la transparence et la corruption dans les matières premières. Le panel regroupera le codirecteur de Public Eye et le président de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), mais aussi le directeur de la compagnie pétrolière nigériane et un représentant de la discrète maison de négoce Trafigura. Avec son nouveau directeur des affaires institutionnelles, Jonas Moberg (un ancien de l’ITIE), c’est d’ailleurs elle qui a poussé pour l’ouverture du panel.

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Selon l’enquêteur de Public Eye Marc Guéniat, c’est seulement la deuxième fois en huit éditions que le sujet de la transparence fait l’objet d’un tel panel. «Il semble y avoir désormais une volonté de sortir des marronniers du négoce (géopolitique et prix du pétrole, blockchain, etc.) pour aborder l’impact négatif que peut avoir le secteur sur les pays en développement», résume celui qui aura participé à sept éditions du forum.

Pas une «compromission»

Le long des couloirs feutrés du salon ou dans le luxuriant parc surplombant le lac, l’ancien journaliste d’investigation évoque des réactions de traders allant de la sincère envie de partager sur des enjeux complexes à la rancune tenace pour une enquête à charge, en passant par l’indifférence. Malgré tout, «il n’a jamais été question pour Public Eye de boycotter le sommet, tranche Marc Guéniat. Les lignes bougent lentement. mais les enjeux ne peuvent plus être ignorés.»

Le représentant de Public Eye admet toutefois: «Notre position n’est pas toujours comprise à l’extérieur. Se rendre au Beau-Rivage n’est pas une forme de compromission, mais permet de découvrir ce secteur de l’intérieur, d’entendre son langage, de rencontrer des grands patrons. Il est essentiel de bien connaître ce monde dont on tente de juguler les effets néfastes.» C’est par exemple à Lausanne, en 2016, que s’exprimait pour la première fois en public un patron de Trafigura.

Depuis huit ans, les organisateurs du sommet offrent donc à Public Eye, de même qu’à un groupe restreint de journaliste dont ceux du Temps, une entrée à son événement. Un geste qui vaut son pesant de livres sterling puisque le billet vaut plus de 4500 francs (hors taxes).

Ne pas «légitimer» les spéculateurs

Même invité, Guillaume Matthey ne s’y rendrait, lui, jamais, de peur de «légitimer le secteur». Membre du collectif Stop-spéculation, qui regroupe une quinzaine de personnes, cet étudiant de l’Université de Lausanne est l’un des coordinateurs du contre-sommet.

Si le Financial Times a intégré plus de discussions environnementales ces dernières années, c’est, pour lui, «davantage une question de marketing que d’envie de mettre les vrais sujets sur le tapis. C’est un vieux truc, il ne faut pas être dupe.» Il en veut pour preuve l’invitation cette année de la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg au Forum économique mondial. «La tendance actuelle est au greenwashing et au whitewashing en matière de droits humains et de corruption.»

Faîtière des traders au contre-sommet?

La faîtière Swiss Trading and Shipping Association (STSA) salue, elle, surtout «l’helvétisation d’un sommet qui était jusqu’alors très anglo-saxon, avec l’inclusion de thématiques sur la transparence et la présence du conseiller fédéral Ueli Maurer», selon son secrétaire général Stéphane Graber. Ce dernier rappelle également qu’il a proposé plusieurs fois de s’exprimer lors du contre-forum, sans succès: «A l’image du FT Summit, j’espère que le collectif envisagera d’instaurer des échanges constructifs avec STSA.»

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Le collectif Stop-spéculation estime, lui, que le secteur est déjà surreprésenté. Il voit dans l’échec du parlement suisse à proposer un contre-projet à l’initiative «pour des multinationales responsables» une «claire manifestation de son activité de lobbyisme», ainsi que de sa connivence avec les politiques suisses. Guillaume Matthey avance une preuve: la visite controversée, en janvier, d’Ignazio Cassis dans une mine zambienne de Glencore. «Beaucoup de choses se sont dites sur les mines de Mopani ces dernières années, pas toujours positives. Je voulais voir de mes propres yeux», avait justifié le conseiller fédéral.

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