conjoncture

L’austérité, au péril de la croissance

En Europe et aux Etats-Unis, la rigueur est au centre du débat. Imposées par le surendettement des Etats, ces mesures menacent la croissance. Attisant la colère de la rue, l’austérité sera le thème majeur des élections à venir

Depuis l’apparition au grand jour de l’impossible situation financière grecque, les Etats européens se voient forcés à remettre leurs finances publiques en ordre par les milieux financiers. Le retrait du sceau «AAA» apposé sur les emprunts de l’Amérique rappelle également à Washington le coût des excès passés. Ces mêmes marchés font cependant face au risque d’une récession des deux côtés de l’Atlantique, en partie en raison des cures d’austérité requises. Etat des lieux de ce débat entre remise en ordre des finances publiques et redémarrage de l’activité.

Vers une récession 2.0?

Cela a été l’objet de toutes les craintes de la communauté financière au cœur de l’été. L’activité économique en Europe, comme aux Etats-Unis, est-elle vouée à un «double dip»? C’est-à-dire à une replongée en récession, réplique violente du séisme de 2008. Une interrogation très politique. Car faisant entendre que les coupes dans leurs dépenses publiques envisagées par nombre d’Etats – sous la pression des milieux financiers schizophrènes – pourraient freiner leurs économies respectives. Au pire moment. Et ceci alors même que la nouvelle directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, évoque une recapitalisation des banques européennes faisant planer la menace de nouvelles dépenses.

Depuis le printemps, l’activité en Europe semble comme suspendue: en août, l’activité dans les services comme dans l’industrie n’a pratiquement pas bougé. Dans la zone euro, le produit intérieur brut (PIB) ne s’est pratiquement pas accru – sa croissance a été limitée à 0,2% – entre avril et juin. L’activité n’avait jamais été aussi poussive depuis que la région est sortie de récession fin 2009. Sur la période, l’Allemagne a connu une quasi-stagnation. En France, la croissance a été nulle. L’Italie s’est contentée d’une hausse de 0,3% de son activité.

Vendredi, Washington a été également forcé de réviser à la baisse ses estimations de la croissance américaine: celle-ci s’est limitée à 1%, succédant à une progression de 0,4% durant les trois premiers mois de l’année. Jamais l’activité n’avait été aussi faible depuis la sortie de récession à l’été 2009. «Historiquement, lorsque la croissance en glissement annuel fléchit sous 2%, l’économie chute en récession dans l’année suivante; les Etats-Unis pourraient bien avoir atteint cette vitesse de décrochage», notent les économistes du Crédit Agricole.

Stagnation ne veut cependant pas encore dire récession. Et la consommation des ménages – cœur du réacteur américain – n’est pas totalement cassée par la crainte de perdre son emploi: en juillet les achats des ménages ont progressé de 0,8%. «Les fondements de la croissance des Etats-Unis ne semblent pas avoir été altérés par les chocs des dernières années», a tenté de rassurer ce week-end, Ben Bernanke, le responsable de la Banque centrale américaine.

Ces derniers jours, les milieux financiers sont moins affirmatifs sur le retour de la récession. Gardant à l’esprit le soutien que représentent pour l’activité des taux d’intérêt maintenus à un niveau quasi nul deux ans encore aux Etats-Unis. Mais également au retour d’une inflation – celle-ci a touché 2,8% aux Etats-Unis et 2,5% dans la zone euro en juillet – dissolvant une partie de la dette des Etats.

Les citoyens dans la rue

Les «Indignados» représentent la face la plus visible de la contestation aux mesures d’austérité. En mai, des milliers d’Espagnols ont campé sur la place de la Puerta del Sol, au centre de Madrid, puis dans d’autres villes de la péninsule. Ils reprochaient entre autres aux politiques de n’avoir rien fait pour lutter contre un taux de chômage qui dépasse les 20% – et même les 40% chez les moins de 25 ans – et qui voudraient maintenant imposer la rigueur.

En juin, alors même que le parlement grec votait et acceptait un nouveau train de mesures d’austérité, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues. Les coupes budgétaires et les hausses d’impôts annoncées leur donnaient l’impression de devoir payer en lieu et place de ceux qui avaient profité du système durant tant d’années. L’austérité sera également au centre du débat électoral en France ces prochains mois.

Les banques centrales aux avant-postes

Comme lors de la crise de 2008, les banquiers centraux se sont à nouveau retrouvés en première ligne pour aider l’activité à repartir. Après avoir entrepris de rehausser son taux d’intérêt directeur afin d’éviter tout risque inflationniste – le taux est passé de 1% à 1,5% entre avril et juillet – la Banque centrale européenne (BCE) a été forcée d’intervenir dans le courant de l’été. Ceci afin de permettre aux Etats connaissant les plus graves difficultés budgétaires à continuer de pouvoir emprunter à moindre coût. Entre le 4 au 17 août, elle aurait ainsi acquis pour plus de 35 milliards d’euros de dettes souveraines, principalement espagnoles et italiennes.

De son côté, la Réserve fédérale américaine (Fed) a annoncé le 9 août qu’elle maintenait son taux d’intérêt aussi proche de zéro que possible, «au moins jusqu’à la mi-2013». Bon nombre d’observateurs pensent cependant que cela ne suffira pas à relancer une économie minée par un taux de chômage qui dépasse les 9%. D’après eux, la Banque centrale américaine sera contrainte de recourir, tôt ou tard, à une troisième relance monétaire.

Si les banques centrales ont dû jouer aux pompiers, un certain consensus semble toutefois se dégager des deux côtés de l’Atlantique: le salut ne pourra venir que des gouvernements. Réunis ce week-end à Jackson Hole, Jean-Claude Trichet et Ben Bernanke ont tous deux insisté sur le rôle prépondérant des dirigeants politiques pour sortir de la crise. Le président de la BCE a souligné «les nécessaires réformes de structure, seules de nature à relancer la croissance européenne». Deux jours plus tôt, son homologue américain en avait appelé à la mise en place «de programmes budgétaires et fiscaux pour promouvoir l’économie américaine».

Les Etats mettent de l’ordre

Depuis le début de la crise, un mot est sur toutes les lèvres: l’austérité. Pour rassurer les marchés sur leur capacité à rembourser les dettes – et continuer d’emprunter à des taux d’intérêt raisonnables – les Etats s’appliquent à mettre en œuvre des programmes des politiques «de rigueur» devant leur permettre de réduire au plus vite leurs déficits publics. Selon les exigences de la Commission européenne, le déficit devra ainsi être ramené sous la barre des 3% du PIB d’ici à la fin 2013. Les pays qui bénéficient d’un plan de sauvetage – Grèce, Irlande et Portugal – pourront toutefois disposer d’une année supplémentaire. Pour bénéficier d’un deuxième plan d’aide en deux ans, Athènes a dû répondre aux attentes du FMI et de ses partenaires européens et consentir à des programmes d’économies et de privatisation importantes d’ici à 2015.

La France, dernier pays à avoir annoncé un plan d’austérité – 12 milliards d’euros d’économies sur deux ans – milite pour l’instauration d’une «règle d’or», soit l’inscription dans la Constitution d’une loi prévoyant un retour progressif à l’équilibre budgétaire.

Pour certains économistes, la rigueur budgétaire constituerait cependant un frein à toute reprise. Dans une tribune publiée par le Financial Times le 15 août, Christine Lagarde, directrice du FMI, a appelé les Etats du monde entier, et en premier lieu les «économies avancées», à ne pas tuer la croissance en luttant contre la dette. Elle a expliqué qu’il ne fallait pas laisser «le coup de frein budgétaire bloquer la reprise mondiale».

La relance, un pari alternatif inabordable?

C’est l’alternative keynésienne brandie par les opposants au grand retour de l’austérité: les économies ont, bien au contraire besoin d’un vaste plan de relance. Quitte à passer sous le silence la façon dont la zone euro ou les Etats-Unis trouveront les moyens de financer un éventuel «New Deal». La plupart des Etats, l’Amérique en tête, sont déjà passés par cette case. Il y a deux ans, au sortir de la plus grave crise financière depuis les années 1930.

Lors du G20 d’avril 2009, l’ensemble des injections de fonds publics décidées dans le monde afin de relancer la croissance était estimé à 5000 milliards de dollars. Dès le début de cette année d’après-krach, l’administration Obama, à peine installée, avait dévoilé un plan de 800 milliards de dollars.

En Europe les moyens déployés à cette époque étaient (déjà) limités par les finances publiques. Le «grand emprunt» du gouvernement Sarkozy – déployant un total de 35 milliards d’euros – était ainsi bien loin du plan de 100 milliards rêvé par certains de ses conseillers. Londres, de son côté, n’a jamais mis en place un tel programme.

L’autre voie reste celle de la relance dite «monétaire»: l’inondation de l’économie de billets neufs par la banque centrale afin de redémarrer les carburateurs de l’économie. Via les deux volets d’un tel plan – nom de code «QE1» et «QE2» - les Etats-Unis ont ainsi déversé près de 3000 milliards de dollars dans leurs circuits bancaires depuis la fin 2008.

La Chine peut-elle sauver la croissance mondiale?

En 2008-2009, la Chine, deuxième puissance économique mondiale, mais néanmoins dépendante de ses exportations, avait elle aussi financé plusieurs plans de relance – infrastructures dans les zones rurales, sécurité sociale, aide à l’agriculture – pour donner une impulsion non seulement aux entreprises chinoises, mais aussi aux exportateurs européens et américains. Les pays avaient aussi dépêché des missions commerciales en Europe qui s’étaient soldées par de nombreuses commandes par les entreprises chinoises. En 2011, Pékin a adapté sa politique monétaire et laissé apprécier le yuan, ce qui, selon les analystes, revient à ouvrir le pays à plus d’importations.

Par ailleurs, le débat est ouvert dans le pays à propos de nouveaux plans de relance pour aider l’économie mondiale. Les autorités chinoises se sont contentées de dire que toutes les mesures étaient envisageables. C’est dans ce même esprit qu’elles ont accueilli le vice-président américain Joe Biden et le président Nicolas Sarkozy à Pékin.

Les deux sont repartis rassurés que la Chine continuera à financer les économies européennes et américaines en achetant les obligations en dollars comme en euros. A l’issue de son entretien avec Hu Jintao, le numéro un chinois, Nicolas Sarkozy qui assure aussi la présidence du G20, a annoncé que la Chine va jouer un rôle important lors du prochain sommet en novembre à ­Cannes.

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