Economie

Lavé de tout soupçon, le chômage s'appellera désormais «sous-emploi»

Chômage . Pris en charge par les régimes de retraite, les assurances invalidité ou le système de formation continue, les chômeurs disparaissent de certaines statistiques

Comment peut-on être certain que les chiffres du chômage des Etats-Unis, souvent cités comme modèle pour leurs performances sur le marché du travail, sont calculés avec le même appareil statistique que ceux de la Suisse. Faut-il corriger certaines données, et si tel était le cas, lesquelles? Ne faut-il pas utiliser une batterie de critères et de variables pour mieux coller à la réalité du monde de l'emploi? Voilà le sujet sur lequel a planché la 16e Conférence internationale des statisticiens du travail (CIST) organisée par le Bureau international du travail (BIT) à Genève qui s'est achevée hier. Un bel exercice d'harmonisation. Le but premier étant bien sûr de proposer une mesure commune et standardisée du chômage. Comme le précise le premier rapport émanant de cette conférence, «le sous-emploi vise à quantifier les personnes qui, en raison d'une réduction ou d'une modification de la demande de main-d'œuvre, sont contraintes, pour ne pas être au chômage, de travailler à horaires réduits […] et qui perçoivent de ce fait un revenu inférieur à celui qu'elles pourraient normalement obtenir.» Ainsi, le temps partiel, s'il n'est pas désiré, du moins son reliquat, sera comptabilisé dans les colonnes du chômage. Il en va de même pour le partage du travail. Si celui-ci est contraint, le niveau de sous-emploi tel qu'il est défini par le BIT n'aura subi aucune modification. Une opération neutre en quelque sorte.

Cocktail sémantique

Selon ces nouveaux critères, un individu ayant travaillé une heure dans la semaine n'est plus considéré comme chômeur mais comme une personne sous-employée. Nouveau cocktail sémantique. Au terme de chômage, le BIT préfère la notion de sous-emploi, plus lisse et plus large. Cette nouvelle notion est ainsi déchargée et lavée d'un passé obscur et de ses connotations négatives. Mais entre une et 35 heures de travail, une myriade de situations non salariales ont émergé dans les interstices du monde du travail. Car si les définitions changent, les statuts diffèrent eux aussi. Des formes d'emplois atypiques tels que le travail sur appel, l'intermittence, le travail temporaire et la montée en puissance des indépendants se mêlent à la statistique et la confondent. Dans la plupart des pays, l'outil statistique ne peut dessiner et faire ressortir qu'une partie des contours du marché du travail. Les interventions de l'Etat dans le but de créer des emplois ou de stériliser une partie de l'offre de travail sont à l'origine de cette évaporation et de ce méli-mélo dans le délicat exercice d'harmonisation et de standardisation. La formation continue, les retraites anticipées, les emplois de solidarité, le passage à l'assurance invalidité sont autant de techniques qui font fondre les chiffres du sous-emploi. L'indicateur homogénéisé du BIT ne peut donc pas refléter à lui seul la situation de l'emploi dans une économie. Les pays tels que le Danemark, la Suède ou la France où les dépenses publiques sont importantes interviennent par le biais de l'Etat (aides, éducation continue, retraites anticipées). Les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les Etats-Unis préfèrent donner au marché une plus grande liberté, faisant ainsi la part belle au temps partiel et aux chômeurs découragés. Dans les deux cas le chômage est sous-évalué. Les retraites anticipées ont, par exemple, un impact considérable sur l'offre de travail. Cette politique sociale permet aux chômeurs de longue durée de se retirer définitivement du marché du travail à partir de 50 ans dans certains pays. Cette échappatoire a été utilisée par 50 000 personnes en 1995 au Danemark. Le résultat est un retrait massif de 2% de la population active de 50 à 59 ans et de 6% en tenant compte de la tranche 60-64 ans. Seules la Finlande et la France connaissent un tel phénomène sans toutefois atteindre les chiffres du Danemark.

La formation continue permet elle aussi d'alléger les chiffres du sous-emploi. Nombreux sont les employés qui suivent un programme consacré à l'amélioration des qualifications. Ces cours permettent à une partie de la population active de mieux épouser le marché du travail et d'affiner son employabilité. En plus de cette vertu, cette politique permet de présenter les chiffres du chômage sous un meilleur jour. En équivalent temps plein, les adultes en formation représentaient 4% de la population active en 1996 au Danemark, 6% en Suède, 7% en Belgique. Pour la Suisse ce chiffre tombe à 1,5%. Autre intervention étatique: les aides directes et les emplois sous perfusion. En Suède, par exemple, 6% des salariés font partie des programmes actifs sur le marché du travail. C'est cela de moins dans les colonnes du chômage. Cette part est de 5% en France, autre pays où la volonté de l'Etat et son pouvoir d'intervention sont forts. Ce sont ces fameux contrats emploi-solidarité (CES). Il s'agit là de postes d'insertion et de formation exceptionnelle payés au salaire minimum. Les travailleurs découragés sont aussi une composante du chômage. Et pourtant, ils ne sont pas intégrés dans le calcul du sous-emploi tel qu'il est défini par le BIT. Ces personnes sont considérées comme inactives selon les résolutions de la 16e Conférence car elles ne sont pas à la recherche d'un emploi. Parce qu'elle se heurte à des difficultés linguistiques ou à des préjugés raciaux, en raison d'un âge trop avancé, d'un niveau de qualifications trop faible ou d'un handicap, une frange de la population a cessé toute quête d'emploi salarié. Ce pourcentage, bien que faible, n'est pourtant pas à négliger. Il est, par exemple, de 2% aux Etats-Unis et de 1% au Royaume-Uni. Aux Pays-Bas, près d'un million de personnes bénéficient de l'assurance invalidité. La part des invalides par rapport à la population active est trois fois plus importante que la moyenne des pays européens. Sans ce transfert d'une assurance à l'autre, le taux de sous-emploi serait triplé. Il passerait de 5% à 15%. En plus des chiffres standardisés du chômage, il convient ainsi d'utiliser et d'harmoniser une batterie de critères et de variables avec un spectre plus large afin de mieux saisir la réalité du monde du travail. Sans cet effort, toute comparaison sera partielle et donc partiale.

* Economiste, Université de Neuchâtel et New York University.

Publicité