En réalité, la Grèce et l’Irlande ont déjà fait défaut. Pas officiellement. Cependant, à écouter les opérateurs financiers, plus personne ne veut prêter un centime à ces deux Etats qui croulent sous les dettes. La situation du Portugal et de l’Espagne n’est guère plus confortable.

Lundi passé, des chiffres publiés par la Banque centrale européenne ont démontré comment elle tient les Etats de la zone euro à bout de bras. Entre le 25 novembre et le 1er décembre, la BCE a acheté pour 1,965 milliard d’euros d’obligations publiques; le plus fort montant enregistré depuis le début du mois de juillet alors que l’on sortait à peine de la crise grecque. Les opérateurs estiment que l’institution dirigée par Jean-Claude Trichet a nettement accéléré ses achats de dette publique irlandaise et portugaise. Car en face, les grands investisseurs s’en détournent.

Pimco, le géant américain des obligations a déjà annoncé avoir vendu la majorité ses titres grecs, irlandais, portugais et espagnols. JPMorgan, un des poids lourds du marché de la dette gouvernementale européenne, a indiqué que beaucoup de ses clients veulent se débarrasser des titres des Etats «périphériques» de la zone euro.

D’ailleurs, Goldman Sachs a calculé que 17% de la dette cumulée de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal se trouvent désormais dans les coffres de la BCE. Au rythme actuel, cette part pourrait monter à 50% sans tarder.

Cette fuite des investisseurs explique pourquoi les taux d’intérêt à dix ans restent si élevés: 11,7% pour la Grèce, 8% pour l’Irlande ou encore 6% pour le Portugal. A titre de comparaison, la Confédération, en excédent budgétaire, a émis cette semaine un emprunt de près d’un milliard de francs à 1,75%.

La défiance en Europe tient du bon sens. Le budget irlandais publié mercredi montre à quel point il n’est pas tenable. Ce quatrième plan d’austérité en deux ans va, au mieux, ramener le déficit de 12% du produit intérieur brut cette année, à 9% l’an prochain. Au mieux, car on imagine mal comment l’économie irlandaise dont 80% de l’activité dépend de la demande intérieure surmontera les nouvelles coupes dans les revenus de sa population. On imagine en revanche très bien une croissance plombée pour un bon nombre d’années, et un exil de ses élites.

La situation grecque, bien que structurellement différente, n’est pas plus tenable.

«On peut s’interroger sur l’acceptabilité politique et pour les opinions publiques d’un schéma qui laisserait la plupart des pays membres sous une procédure «disciplinaire» pendant plus d’une décennie», écrit dans sa dernière note de conjoncture l’économiste de BNP Paribas Frédérique Cerisier.

C’est pour cette raison que nombre d’économistes ne voient d’autre issue qu’un défaut de paiement. Nouriel Roubini, qui avait annoncé la crise américaine bien avant son éclatement la juge «inéluctable». Seul le défaut, qui peut aussi prendre la forme d’un rééchelonnement, permettra de résoudre le problème fondamental de la croissance faible et de la déflation, estime-t-il.

Les Etats européens ont désormais admis l’idée. Le hic est qu’ils ne l’envisagent qu’à partir de 2013, comme ils l’ont dit au G20 de Séoul. On doute qu’il faille attendre jusque-là.

Dans une récente analyse, l’économiste français Patrick Artus voit deux inconvénients au défaut. D’une part, il va accroître la défiance actuelle des marchés envers les Etats en difficulté. D’autre part, pour convaincre ces mêmes marchés de leur nouvelle virginité, les Etats ayant fait défaut «seront incités à mener des politiques budgétaires anormalement restrictives».

Les deux arguments peuvent être démontés. La défiance, d’abord: elle est déjà là. Le marché s’interroge par exemple sur la capacité du Portugal à récolter les quelque 10 milliards dont il a besoin mi-2011 pour se refinancer.

La rigueur, ensuite: l’austérité actuellement exigée pour amorcer un début d’esquisse d’assainissement budgétaire n’a rien de normal.

L’alternative au défaut serait de recourir à l’inflation. Une hausse généralisée des prix réduirait la valeur de la dette. Cette solution ne joue cependant que sur un relativement longue durée car l’inflation ne se déclenche, ni ne s’arrête, par un claquement de doigts. En outre, la BCE ne veut pas en entendre parler, ce qui n’est pas le cas de la Fed, son homologue américaine. Et les Allemands préféreraient sans doute quitter une zone à inflation forte. Tandis qu’ils ne verraient pas forcément d’un mauvais œil un défaut du «club med».

La BCE ne veut pas pour le moment parler de défaut. Mais elle ne pourra sans doute pas faire tourner sa planche à billets comme le fait la Fed.

Une dernière solution est avancée: l’émission d’obligation européenne. Puisqu’il s’agit d’ajouter une couche supplémentaire d’endettement au niveau actuel, cela ne répond cependant pas au problème actuel.

Enfin, le défaut sera sûrement combattu par le lobby des créanciers, banques en tête. Ils ont pourtant participé aux dérives du système et il n’y a aucune raison pour qu’ils n’en supportent pas les conséquences.

Dans les années 80 puis 90, l’Europe a fait le choix de la stabilité des prix au détriment de l’emploi pour converger vers monnaie unique. En pariant qu’à terme les bienfaits de l’euro résoudraient son chômage de masse. Près de 10 ans après le lancement de l’euro, on compte toujours les chômeurs par millions.

Le défaut de paiement permettrait d’éviter de sacrifier une deuxième génération. Cette sorte de tabula rasa offrirait l’occasion de construire un avenir commun à la zone euro. Un peu comme Barack Obama a offert un nouveau destin à General Motors qui, après une faillite historique, vient de faire un retour tout autant historique en bourse.

Réunis la semaine prochaine à Bruxelles pour un nouveau sommet crucial consacré à l’euro, les dirigeants européens développeront-ils cette vision stratégique? Retarder l’échéance du défaut, c’est prendre le risque que le problème actuel ne deviennne insurmontable et ne soit fatal à la zone euro dans sa composition actuelle.