Confronté aux contraintes du quotidien, l'esprit obnubilé par les délais, préoccupé surtout des insuffisances, nous peinons le plus souvent à prendre du recul, à observer la réalité dans une perspective plus large. Il en va ainsi du 2e pilier. Alors que 2005 correspond à la 20e année de l'entrée en vigueur de la LPP, célébrera-t-on en grande pompe ou avec force louanges cet anniversaire? Que nenni! Il y a au contraire fort à parier que fleuriront comme jamais les articles vénéneux et tendancieux sur les institutions du secteur public, les fariboles sur le vol des pensions (Rentenklau) dans les fondations collectives des assureurs, les jérémiades sur l'incompétence ou la vénalité de certains responsables de caisses en matière de placements! En cet anniversaire, prenons donc un peu de recul; et, à contre-courant des critiques pleurnichards et à courte vue, examinons les réalisations de deux décennies de LPP.

Profondes mutations

Durant cette période, notre société a traversé de profondes mutations. Ainsi, le marché du travail est aujourd'hui caractérisé par la libre circulation des personnes, des phases de chômage plus marquées et plus longues, des restructurations d'entreprises liées au processus de globalisation ou aux effets du progrès technologique. Elles ont conduit à l'obsolescence de la notion de carrière linéaire et ont réduit la durée des périodes d'emploi auprès d'un même employeur. Les dispositions sur le libre passage ont parfaitement pris en compte et intégré ces changements. Fondé sur la parité de fait entre employeurs et employés, il n'existe pas d'autre domaine de la vie économique en Suisse où les assurés bénéficient de tels pouvoirs pour gérer leurs intérêts propres – et leurs biens. Les transformations dans la sphère de la famille n'ont pas été moins prononcées. En cas de divorce, les droits des anciens conjoints – en particulier de l'épouse – sont préservés et comptabilisés séparément, la rente de veuf est désormais la norme et les compagnons de vie peuvent bénéficier de droits et de prestations étendus. Aucune autre branche de nos assurances sociales n'a manifesté autant de flexibilité pour s'adapter à la fois aux changements profonds de la société, aux besoins des travailleurs et aux possibilités financières des entreprises. La forte décentralisation du système a joué à cet égard un rôle essentiel et constitue une valeur ajoutée majeure: de nombreuses caisses ont anticipé et mis en œuvre des modifications avant qu'elles ne soient formalisées par de nouvelles lois.

Si on compare le 2e pilier à l'AI, qui menace d'exploser sous le poids des nouveaux bénéficiaires, à l'AVS, où les attentes de la population sont si difficiles à réconcilier avec les réalités – pourtant favorables – de l'allongement de la durée de vie, à l'assurance maladie, où l'explosion des coûts se poursuit à un rythme effréné, on doit bien admettre que le 2e pilier est remarquablement solide et sain: le degré de couverture de l'ensemble des institutions de prévoyance suisses se situe en moyenne légèrement au-dessus de 100%. Récemment, il a pu traverser sans trop de dommages la plus forte et la plus longue baisse boursière depuis le début des années 70. Les caisses de pension sont aujourd'hui des investisseurs avertis, qui gèrent avec professionnalisme des capitaux énormes – près de 600 milliards, 150 000 en moyenne par assuré, trois fois plus qu'il y a vingt ans – en recourant à toute la palette des actifs. A l'époque, les placements en actions représentaient moins de 5% et les placements auprès de l'employeur étaient très répandus. Du fait de la possibilité d'utiliser une partie du capital pour l'acquisition d'un bien immobilier, l'assuré bénéficie d'une réelle marge de manœuvre dans l'usage de son capital de prévoyance; le 2e pilier augmente ainsi le nombre de propriétaires immobiliers en Suisse et la croissance économique.

Modèle largement imité

Je pourrais poursuivre cette énumération, mentionner que dans l'intervalle le nombre des assurés a pratiquement doublé, passant de 1,6 million à 3,2, qu'il augmentera encore du fait de l'abaissement du seuil minimal, qu'il en va de même du nombre de rentiers, que le modèle suisse fondé sur un 2e pilier très développé est depuis de nombreuses années unanimement loué par les grandes organisations économiques internationales et largement imité; mais je craindrais de devenir lyrique… ou partial. Qu'il me soit donc permis, en conclusion, de porter simplement un toast à notre jubilaire et de lui souhaiter une longue, longue vie!