Blockchain

L’avocat qui «traduit» la nouvelle finance pour les banquiers traditionnels

Le Zurichois Luka Müller-Studer fait le pont entre la Paradeplatz et la «cryptovalley» de Zoug. Il est le maître des «ICO», cette nouvelle forme de financement des start-up

Dans le crypto-monde zurichois et zougois, Luka Müller-Studer est déjà une célébrité. Tout le monde s’arrache cet avocat dès qu’il s’agit de faire son «ICO». Son «ICO»? Les «initial coin offerings», nouveau moyen à la mode dans le monde des monnaies virtuelles pour lever des fonds, à mi-chemin entre l’entrée en bourse et le crowdfunding. Sur les six premiers mois de l’année, l’équivalent de 1,2 milliard de dollars, payés en bitcoin, en ether ou en une autre cryptomonnaie, sont venus financer des projets de start-up dans le monde, dont une grande partie en Suisse alémanique.

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«Je n’aime pas le mot ICO, commence l’avocat, associé de MME, un cabinet basé à Zurich et Zoug. C’est trompeur. On devrait parler de «TGE» pour «token generating events» [événements générant des jetons], car il ne s’agit ni d’argent, ni de monnaie, ni d’action d’une entreprise.» Il s’agit véritablement de jetons «issus d’un logiciel», qui peuvent être échangés contre le produit ou service que développe la start-up, souvent liés à la blockchain. Ils peuvent également être revendus à d’autres investisseurs, et de ce fait, prendre de la valeur.

Pas pour le grand public

Luka Müller-Studer, bronzé et détendu, installé dans la seule salle de l’étude qui accueille un climatiseur vrombissant, havre bruyant dans la canicule, a été approché pour des «centaines» de projets, surtout ces derniers mois. Mais il ne les accepte de loin pas tous. Il dit en avoir déjà réalisé une cinquantaine et se concentre sur ceux qui sont déjà d’un niveau avancé.

Le juriste est formel: «Les investisseurs doivent savoir dans quoi ils placent leur argent. Ce n’est pas pour le grand public. Ce le deviendra peut-être, mais, pas pour l’instant.» Dans le crypto-jargon, les investisseurs sont appelés des «utilisateurs», la plupart du temps issus du monde informatique, justement parce qu’ils sont très au clair avec la technologie qu’ils soutiennent. Mais Luka Müller-Studer ne se fait pas d’illusions. Les «ICO», ou «TGE» dans son langage à lui, ne seront pas éternellement l’apanage d’initiés, encore moins d’initiés toujours honnêtes. «Une fraude pourrait intervenir et, à ce moment-là, le régulateur se penchera sur la question», explique-t-il.

Pour l’instant, le phénomène navigue dans une zone mixte, ni illégale, ni régulée. «On ne peut pas promettre que la technologie parviendra à être développée et fonctionnera. Mais il ne s’agirait d’une fraude que si ses promoteurs savent qu’ils n’y parviendront pas ou qu’ils n’y mettent pas tous les efforts possibles», précise-t-il.

Un défi intellectuel

Et lui, est-ce qu’il est suffisamment tech-compatible pour investir devant les rendements promis? «Rarement», lâche-t-il. Il n’en a pas vraiment besoin, vu l’afflux de dossiers sur son bureau. Et surtout, vu qu’il a pris part à la toute première ICO, celle qui a permis de lancer l’ether, devenu cette année le grand rival du bitcoin. Entre janvier et juillet, son cours est passé de moins de 10 dollars à près de 230 dollars. En juin, lors de notre première rencontre, il frisait même les 400 dollars…

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Pour ce docteur en droit, admis au barreau depuis 1990, c’est surtout «le défi intellectuel de construire des nouvelles structures, de se plonger dans des nouvelles classes d’actifs» qui est passionnant. Et qui devrait intéresser la finance traditionnelle, souligne-t-il. Il se voit d’ailleurs comme un traducteur pour les banquiers de la Paradeplatz, capable de faire le pont avec les geeks de la cryptovalley, qui a commencé à Zoug mais s’étend toujours plus en direction de Zurich.

Technologie, garante de la confiance

La «vieille finance» risque d’être transformée par la technologie. Et si les banques s’y penchent encore relativement peu, «c’est qu’elles ont un conflit d’intérêts. Elles devraient complètement revoir leur fonctionnement et licencier à tour de bras.» «Dans le système bancaire, c’est la confiance qui compte. A l’origine, cette dernière venait du coffre-fort, puis d’un système informatique, d’un bilan et de la réglementation de la juridiction dans laquelle la banque est active. Désormais, c’est la technologie qui sera le garant de la confiance», assure-t-il.

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