Le directeur général de Swissgrid a présenté ce matin à Zurich un plan d’investissement de 2,5 milliards de francs dans les 10 ans à venir pour compléter les réseaux électriques à très haute tension en Suisse. Revue à la baisse, cette planification intègre, sans la chiffrer, trois constructions en liaison avec l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. L’arrêt des discussions politiques avec l’Union européenne (UE), confirmée vendredi dernier, rend difficile l’avance de ces projets d’amélioration de l’intégration de la Suisse dans le réseau électrique européen. Interview.

Le Temps: Quelle a été votre réaction, vendredi dernier, lors de l’annonce de l’arrêt des discussions d’un accord sur l’électricité avec l’UE?

Pierre-Alain Graf: J’ai été déçu, car les deux parties ont vraiment intérêt à trouver une solution pour intégrer économiquement les réseaux électriques suisse et européen. L’échec de l’accord avec l’UE est regrettable. Techniquement, la collaboration fonctionne pourtant parfaitement. Le blocage, en réalité, n’est pas lié à un désaccord sur la construction des autoroutes de l’électricité en Europe et la meilleure intégration économique de la Suisse dans ce réseau, mais repose sur des considérations de politique générale suite à la votation du peuple suisse du 9 février 2014 sur l’immigration.

Quelles conséquences voyez-vous?

Si rien n’est entrepris, une lente dégradation des relations économiques entre la Suisse et l’Europe sur le marché de l’électricité risque de se produire. Je rappelle que notre pays est désormais importateur net de courant et que les redevances de transit encaissées par la Suisse ont fortement diminué, passant de 80 millions de francs par année il y a 6 ans, à 13 millions aujourd’hui. Sans accord avec l’UE, ces revenus baisseront encore et certains craignent l’introduction de taxes par nos voisins, ce qui rendrait les échanges plus coûteux et pénaliserait le secteur suisse de production et de commerce de l’électricité.

Mais nous sommes encore loin de ce scénario…

Effectivement, je ne vois pas de problèmes majeurs dans les 10 ans à venir, mais au-delà il faudra trouver un accord, ne serait-ce que pour garantir la sécurité d’approvisionnement et éviter des coupures de courant en Europe et en Suisse (black out). Sans accord, à terme, la Suisse devrait par exemple disposer de trois à quatre fois plus de réserves de courant électrique qu’aujourd’hui pour faire face aux risques de black out.

Qui a le plus à pâtir de l’absence d’accord : la Suisse ou l’UE?

Les deux parties sont pénalisées. L’Italie a besoin des capacités de transit de la Suisse pour obtenir du courant bon marché en provenance du nord de l’Europe. L’Allemagne devrait pouvoir compter sur les capacités de stockage des barrages hydro-électriques suisses afin d’absorber les surcapacités d’électricité éolienne et photovoltaïque. Quant à la Suisse, elle doit pouvoir valoriser la souplesse de ses exportations de courant hydro-électrique afin de stabiliser le réseau européen.

Pourtant, l’Europe pourrait se passer de la Suisse en s’appuyant sur la Norvège comme nouvelle batterie européenne?

C’est effectivement un scénario possible, mais j’espère que la raison l’emportera. Et au nom de l’efficacité des flux d’électricité en Europe, la logique veut que la Suisse fasse partie du système économique européen.

Trois projets transfrontaliers sont planifiés. Qui devrait les financer?

Un accord politique devrait être trouvé entre la Suisse et l’UE à ce propos pour trouver un financement conjoint puisque l’Italie, dans deux des trois projets, serait la principale bénéficiaire de ces augmentations des capacités de transport.

Pouvez-vous imaginer la nécessité, dans 15 à 20 ans, de réaliser la séparation économique des réseaux d’électricité suisse et européen faute d’accord politique?

Difficilement, mais, finalement, tout est une question de prix que l’Europe entendrait mettre pour se passer de la Suisse. Rien n’est impossible en cas de blocage politique, mais je souhaite vraiment que le souci d’efficacité énergétique et économique prévaudra