Les Américains adorent les mauvaises nouvelles. Pas tous bien sûr. Mais c'est en tout cas celles qu'espèrent, dans leur perspective à courte vue, les brokers agités de Wall Street et le président George Bush lui-même. Les hommes de la corbeille ont besoin de pessimisme jusqu'à lundi soir parce qu'ils croient qu'ainsi Alan Greenspan (le Maestro ne se lasse-t-il pas de ce jeu absurde?) décidera avec ses collègues du comité de la Réserve fédérale de baisser encore le loyer de l'argent d'un demi-point, ou mieux, de trois quarts de point avec l'espoir de relancer les marchés et l'économie elle-même. Le président, lui, a besoin d'un peu de noirceur pour faire passer son plan de réduction massive des impôts, qu'il présente désormais comme un outil de relance, mais dont l'ampleur ne convainc pas les Américains, pour ne rien dire de l'opposition démocrate.

Bonne nouvelle

Alors, les nouvelles sont-elles assez mauvaises? La moisson de vendredi est intéressante, George Bush et Wall Street ne pourront pas se plaindre. La production industrielle américaine a reculé de 0,6% en février selon les chiffres de la Fed, poursuivant un déclin de cinq mois consécutifs. Les suppressions d'emplois s'accélèrent (Compaq a annoncé hier sa charrette de 5000 postes sacrifiés). La Bourse continue son plongeon, le Nasdaq en tête, encouragée sur cette pente par les mauvaises prévisions persistantes de l'économie japonaise.

Une bonne nouvelle est arrivée cependant dans la journée. L'indice de confiance des consommateurs, tel que le mesure l'Université de Michigan par des enquêtes permanentes dans tout le pays, s'est légèrement redressé, contre toute attente, alors qu'il dégringolait depuis décembre. Les analystes financiers ont blêmi d'horreur: si vraiment les consommateurs reprennent confiance, Greenspan ne fera rien mardi!

Ils se sont empressés d'expliquer que l'enquête des chercheurs de Michigan avait été réalisée avant que ne commence cette noire semaine de la Bourse, et qu'elle n'avait donc pas de signification. Soulagement… Du côté de George Bush, la préoccupation est politique. Le plan fiscal républicain est tellement central pour la Maison-Blanche, le président a tant promis aux Américains qu'il allait remettre dans leur poche (surtout celle des plus riches) l'argent qui leur appartient, qu'un échec serait pour lui dramatique. Il court dans le pays en répétant que son plan relancera la machine, et que l'abattement fiscal sera encore plus généreux s'il le faut. Mais ça freine de tous les côtés, et les Démocrates prennent le président à son propre jeu: ils l'accusent de désespérer l'économie en affirmant qu'elle est mal en point et qu'elle a besoin d'un redressement.

Les Démocrates sont astucieux. Car il est vrai que l'économie américaine, jusqu'à un désastre imprévisible, est encore robuste. Le ralentissement actuel doit être comparé à l'extraordinaire croissance qu'elle vient de connaître sur une longue durée, et qui était encore de 5% l'an passé malgré l'essoufflement de la fin de l'année. Elle continue, jusqu'à présent, à créer autant d'emplois qu'elle n'en détruit, malgré les coupes claires que pratiquent les entreprises pour sauver leurs profits.

Milliers de milliards

de dollars brûlés

La phase descendante qu'elle traverse est sans doute l'inévitable correction (que naturellement personne n'avait prévue), après les illusions des dernières années. La frénésie d'investissements dans les entreprises bâties autour d'Internet et des nouvelles technologies, qui s'est traduite par des campagnes de publicité démentielles plus que par des résultats tangibles, est sans doute terminée. Mais l'épargne des Américains, par les fonds de pension souvent, a été attirée dans cette trappe, et des milliers de milliards de dollars y ont été brûlés. Pas étonnant dès lors que la demande a reculé et que les Américains affichent maintenant un peu de scepticisme et un peu de prudence. Ils sont plus sages que les gnomes de Wall Street croyant que tout peut recommencer comme avant.