L'évolution de la croissance américaine était supposée retenir toute l'attention jeudi à l'heure de sa publication. L'annonce par le Département du commerce d'une hausse de 4,2% en rythme annuel du produit intérieur brut (PIB) pour le premier trimestre s'est pourtant rapidement éclipsée au détriment d'indicateurs suggérant un retour de l'inflation. Et cela, alors même que les investisseurs s'attendaient à une croissance bien supérieure, de l'ordre de 5%. Il faut dire qu'après des progressions de 8,2% et 4,1% aux troisième et quatrième trimestres 2003 la performance des Etats-Unis demeure plus qu'honorable. «Nous restons au-dessus du potentiel de croissance à long terme évalué entre 3% et 3,5%», rappelle Michel Lagier, président du comité de stratégie de la banque privée Edmond de Rothschild à Genève.

L'énergie consacrée à épier les différents chiffres rendus publics s'explique par le changement de position indiqué la semaine dernière par Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed). Ce dernier s'était déclaré inquiet du risque de dérapages inflationnistes. L'accélération de l'indice du prix du PIB, une mesure importante de l'inflation, avec une hausse de 2,5% au premier trimestre contre 1,5% au trimestre précédent, renforce ce souci. Et conforte l'hypothèse d'une intervention prochaine de la Fed. «La hausse du déflateur du PIB frappe les esprits, observe Michel Juvet, économiste chez Bordier & Cie. Elle ne traduit cependant pas une inflation telle que nous la connaissions par le passé, en particulier dans les années 1970. Aujourd'hui, il s'agit d'une inflation financière: le prix des actifs, comme l'immobilier et les actions, a augmenté. Ce retour de l'inflation indique que la politique monétaire n'est plus adaptée aux circonstances.» D'autant que les économistes n'avaient pronostiqué que 2% d'augmentation.

L'autre source de préoccupation émane du Département du travail américain. Selon un rapport publié ce même jour, le coût de la main-d'œuvre a augmenté de 1,1% au premier trimestre, soit plus fortement que prévu (0,9%). Si aucune intervention des autorités monétaires n'est attendue lors de la prochaine réunion du Federal Open Market Committee (FOMC) agendée mardi, ces différentes données renforcent l'hypothèse d'une hausse du taux des «Fed funds», actuellement au plus bas depuis quarante-cinq ans à 1%. L'état du marché de l'emploi américain en avril, attendu aussi la semaine prochaine, pourrait avancer cette intervention. «Si la création d'emplois s'avère particulièrement importante, la Fed pourrait être appelée à agir en juin déjà», prédit Michel Lagier. Dans l'esprit d'une majorité d'économistes, la Fed devrait intervenir en août seulement.

«Le consensus a toujours tort»

Ce scénario laisse sceptique Arnold Meilland, responsable de la stratégie à la banque Piguet à Genève. «Il y a une quasi-unanimité pour observer un rebond de l'inflation, pour dire que les taux d'intérêt vont augmenter et que l'économie mondiale va poursuivre sa reprise. Les mêmes disaient, il y a une année, qu'il n'y aurait pas de reprise économique. Le consensus a toujours tort», affirme-t-il. Un élément semble toutefois rassembler les économistes. Il s'agit de la modération de la croissance. Comme le prouve le taux de croissance publié jeudi, bien moindre que les prévisions. Cette nouvelle a poussé les investisseurs à privilégier l'euro, lequel a bondi face au dollar. Les effets de la double stimulation – baisse des taux et rabais fiscaux – semblent donc bien derrière.

Reste à déterminer si la reprise sera contagieuse. «Les chiffres américains concrétisent le nouveau cycle de l'économie mondiale, les économies anglo-saxonnes se trouvent maintenant dans une phase de nette croissance. Ce qui les amène toutes à resserrer leur politique monétaire. L'Union européenne, la Suisse et le Japon sont à la traîne mais vont aussi passer par cette étape, plus tard», conclut Michel Juvet.