«Vos chiffres sont justes, mais ne vous y fiez pas. L’économie égyptienne est très vulnérable», s’alarme Nikosana D. Moyo. Rencontré à Davos, le vice-président de la Banque africaine du développement ne conteste pas que la croissance économique de l’Egypte dépasse les 5%, et que le taux de chômage recule depuis plusieurs années, à quelque 9% l’an passé. En outre, de l’avis du Fonds monétaire international (FMI), le pays a bien résisté à la crise financière mondiale.

«Le tourisme, la construction, et le canal de Suez, des piliers de son produit intérieur brut (PIB), vont être touchés, ce qui va diminuer les recettes fiscales, poursuit Nikosana D. Moyo, qui connaît le pays pour avoir aussi été un capital-risqueur par la passé. Or dans le même temps, la protestation va peut-être conduire à une hausse des aides, donc des dépenses, à la population, qui atteignent aujourd’hui 8% du PIB. Enfin, le taux de chômage des jeunes est de 35%. En Tunisie, il atteint 30%.»

Le passage du canal de Suez rapporte chaque année près de 5 milliards de dollars, selon le FMI, soit plus de 2% du PIB. Le tourisme, 11%. Cet après-midi Hotelplan a diffusé un nouveau communiqué à destination des touristes. Le voyagiste reprend les recommandations du Département des affaires étrangères, qui «déconseille pour le moment de se rendre au Caire, la capitale ainsi qu’à Alexandrie, à Suez et à Ismaïlia». En revanche, «les destinations balnéaires au bord de la mer Rouge (Hourghada, Marsa Alam et Sharm el-Sheikh) ainsi que la vallée du Nil (Louxor, Assouan) ne sont pas concernées».

Le PIB de l’Egypte s’est élevé à 220 milliards de dollars en 2009, deux fois moins que celui de la Suisse pour une population dix fois plus grande. L’agriculture (dont un coton réputé comme l’un des meilleurs du monde) pèse encore 13,5% de l’économie. Les services y contribuent pour 39%. «On n’est pas loin de la structure d’une économie développée», fait remarquer Nikosana D. Moyo.

L’Egypte figure au 52e rang des clients de la Suisse, d’après les statistiques douanières. En 2009, les société suisses y ont exporté pour 656 millions de francs de marchandises et de ses services; les importations se sont limitées à 109 millions.

Margareta Drzeniek Hanouz, qui a co-écrit l’étude de la compétitivité du monde arabe 2010 du WEF, constate que l’Egypte «souffre de la rigidité de son marché du travail, de la fuite des cerveaux, ou encore de la faible participation des femmes à la vie active. Au plan macro, le déficit budgétaire et l’inflation pèsent aussi sur sa compétitivité», ajoute-t-elle. L’Egypte se classe au 81e rang sur 139 dans le dernier rapport sur la compétitivité mondiale du WEF. «Elle ne cesse de reculer, souligne Margareta Drzeniek Hanouz. En 2005, elle occupait encore la 58e place.»

L’inflation dépasse les 10% par an. Elle inquiète d’autant plus les économistes que les aliments et les boissons non alcoolisées constituent la catégorie des dépenses de consommation la plus importante (plus du tiers des dépenses totales).

Un câble de Wikileaks publié en janvier relatait les propos d’un économiste égyptien et de plusieurs chefs d’entreprises. Ils semblaient regretter le temps d’Anouar el-Sadate, président de assassiné en 1981, et en particulier son programme Infitah pour attirer les investissements étrangers. De nombreux emplois avaient alors été créés. Nikosana D. Moyo ne partage pas cette nostalgie, et souligne qu’au milieu des années 2000, Le Caire a mis en place une politique pour attirer ces investisseurs.

Et maintenant? «Tout dépend de la durée des événements. En Tunisie, à défaut d’une prévisibilité, on observe déjà une forme de stabilisation. Cela permet aux acteurs économiques de continuer leurs affaires», conclut l’économiste africain.