Notre morale privilégie, à juste titre, la primauté de la vie humaine. En période de pandémie, toutes les énergies sont dirigées pour éviter que des personnes ne meurent. Néanmoins, quand la crise va se résorber, il faudra penser à faire repartir l’économie et estimer les dégâts.

Les économistes s’accordent pour évaluer un mois de confinement à une perte d’environ 50% du PIB pendant ce mois. Pour la Suisse, cela représente un trou d’environ 29 milliards par mois. Deux mois de confinement se traduirait par un mois plein de manque de PIB, soit une récession de 8%.

La précédente chronique:  Peut-on gérer une panique économique?

Bien sûr, on peut espérer une reprise brusque en fin de crise. Mais il est fort probable que celle-ci sera diminuée par la «queue de la comète», à savoir les conséquences de la crise: dettes, faillites, crainte des consommateurs ou peur d’une rechute de la pandémie.

De plus, la reprise devra être synchronisée, comme le suggère Henrik Henriksson, le directeur général du groupe suédois Scania. En effet, à quoi servirait une réouverture totale de l’économie dans un pays si ses partenaires d’affaires ailleurs sont toujours en crise?

L’inconnue du modèle de base de la pandémie

Un autre patron suédois, Jacob Wallenberg, l’héritier d’une longue lignée d’industriels suédois, lui, est très pessimiste. Il pense que si le confinement persiste trop longtemps, on risque non seulement une dépression économique mais aussi des cassures sociales profondes, voire même de la violence.

La forme de la rentrée économique va dépendre du modèle de base de la pandémie. Celui de l’Imperial College de Londres estime que l’épidémie atteint aujourd’hui une population encore peu touchée. Il faut donc éviter qu’elle ne se propage en appliquant des mesures de confinement strictes.

En revanche, les travaux de la professeure Sunetra Gupta d’Oxford partent de l’hypothèse que l’épidémie a déjà atteint une grande partie de la population dans chaque pays. Mais que la plupart des personnes infectées ne montrent que des symptômes légers ou inexistants.

Si ce second modèle est correct, il suppose que la queue de la comète de la pandémie va durer très longtemps. Il implique aussi que, pour limiter les dégâts, l’économie ne pourra pas attendre une éradication complète de la pandémie avant de reprendre son activité.

Vers une reprise progressive et sélective?

Cela signifie que, dès que le pic de la pandémie sera passé et que les hôpitaux pourront faire face aux cas critiques, il y aura en parallèle de l’urgence médicale une reprise progressive et sélective des activités économiques. C’est la stratégie suivie par le Danemark, qui vise pour cela la fin avril.

Par exemple, il serait concevable que d’autres grandes surfaces que les supermarchés alimentaires ouvrent de nouveau, tout en respectant les mêmes normes de distance sociale (2 mètres) ou de nombre de clients dans un espace donné. Les petits commerces autres que l’alimentaire pourraient faire de même.

Une reprise progressive des activités aurait aussi l’avantage d’éviter une explosion irrationnelle d’achats dans les premiers jours. Elle permettrait de lisser la reprise économique en permettant aux entreprises de s’adapter à la nouvelle demande et de mieux gérer leur trésorerie.

Des mesures sanitaires qui pourraient perdurer

De plus, cela permettrait de contrôler étroitement l’évolution de la situation sanitaire. Aujourd’hui, le débat est ouvert pour savoir si les chaleurs de l’été vont ralentir la pandémie ou si elle pourrait reprendre à l’automne. En d’autres termes, elle pourrait être saisonnière comme la grippe. Dans ce cas, les mesures sanitaires ne devraient pas disparaître du jour au lendemain.

Au-delà des plans de soutien financier qui sont indispensables (et qui déboucheront probablement à terme sur quelques mesures sélectives de grâce sur la dette), il faudra développer deux infrastructures fondamentalement nouvelles: le télétravail – qui est plus que de recevoir des courriels à la maison – et des standards sanitaires internationaux similaires aux normes ISO 9000 pour la qualité (ma chronique du 7 mars).

Dans tous les cas, le retour en puissance de l’Etat est inévitable. Plus que jamais, il devra faire des arbitrages. Certains sont diablement difficiles du point de vue moral. Jusqu’où le prix de l’éradication de la pandémie doit-il être la destruction d’une société et la misère matérielle et intellectuelle de sa population?

Difficile d’imaginer une réponse simple. Mais Sophocle aurait pu écrire une belle tragédie sur ce sujet.