Mercredi, 12 h 01. Un premier papier d'analyse tombe par courrier électronique. Il est l'œuvre de Jim O'Neill, le stratège de Goldman Sachs. Ses vues sur les conséquences de l'élection américaine sont résumées en 15 points. Il conclut de la manière suivante: «L'attention des marchés va rapidement se refocaliser sur les nouvelles économiques américaines. Vendredi, la publication des statistiques sur le chômage sera particulièrement suivie.» L'économie reprend ses droits.

En fin de matinée, les marchés financiers ont fait leur choix. Les liquidités amassées prudemment ces derniers mois commencent à être réinjectées. Bien sûr, l'annonce officielle pouvait prendre un peu de temps. Mais la différence de voix entre les deux candidats ne laisse guère planer de doutes: George W. Bush va être reconduit pour un deuxième mandat. «Près de 98% des bulletins sont dépouillés. Bush obtiendrait 51,4% des votes, contre seulement 48,1 pour Kerry, confiait un gérant de fonds genevois. On est loin du scénario de 2000 que redoutaient les boursiers.» Lors de la précédente élection, l'actuel président n'avait obtenu que 48% des voix, et il avait fallu patienter un mois pour connaître le nom du nouveau pensionnaire de la Maison-Blanche.

17 h 09. John Kerry reconnaît sa défaite. Les marchés n'en doutaient pas. Les contrats à terme («futures») sur les indices américains gagnaient entre 1,1 et 1,9% mercredi matin. Des prises de profits surviennent alors en Europe. Le S & P 500 termine la séance en hausse de 1,12% à 1143,15 points.

Dans l'après-midi, le mouvement haussier s'était poursuivi à l'ouverture des Etats-Unis. Les valeurs pharmaceutiques (Pfizer, Novartis, Astra Zeneca, etc.) ont été particulièrement à la fête. L'éviction de John Kerry leur enlève une sacrée épine du pied. Le risque d'une invasion canadienne de médicaments génériques s'éloigne, tout comme celui de négociations forcées avec le gouvernement fédéral pour réduire le prix des traitements (lire ci-dessous).

Le secteur de l'armement ravi

Les titres financiers n'ont pas été en reste (JPMorgan Chase, UBS, Deutsche Bank, Allianz, etc.). L'administration Bush privilégie une taxation douce des dividendes et des gains en capitaux, ce dont tirent profit les sociétés et les clients des banques. Ces derniers peuvent ensuite investir davantage dans les Bourses. «Une fiscalité attractive pour les gens aisés soutient les marchés actions», affirme le gérant.

Les valeurs de l'armement ont aussi profité de «l'effet Bush» (General Dynamics, etc.). Les carnets de commandes des fabricants de canons ou de logiciels spécialisés dans la sécurité devraient se nourrir de la croisade américaine antiterroriste et de la guerre en Irak. Quant aux titres pétroliers (Halliburton, etc.), les risques accrus de renchérissement du baril de brut les a soutenus. «La réélection de Bush est un élément déstabilisant pour le grenier à pétrole qu'est le Moyen-Orient», termine le gérant de fonds.

Dans le même temps, les marchés obligataires et le dollar ont reculé. Les craintes liées aux gigantesques déficits creusés par l'administration Bush ont pesé de tout leur poids. A l'avenir, les investisseurs pourraient demander davantage de rendement pour financer la dette extérieure des Etats-Unis. Une tension sur les taux fait baisser mécaniquement le prix des obligations. Parallèlement, une baisse du billet vert limite la détérioration de la balance commerciale américaine (ndlr: différence entre les importations et les exportations) en rendant les produits non américains moins attractifs. Elle est aujourd'hui déficitaire d'environ 50 milliards de dollars par mois.

Cela étant, le déclin du dollar commence à inquiéter. L'attractivité des actifs américains diminue à mesure qu'il se replie. Son décrochage pourrait aggraver la situation, d'autant que les investisseurs commencent à être réticents à placer leur argent aux Etats-Unis.

On le voit, les défis liés au financement des déficits américains (budgétaire et commercial) effraient les investisseurs. En plus, l'axe économique se déplace inexorablement en Asie, et la Chine attire de plus en plus de capitaux. Par conséquent, les yeux des marchés scruteront avec une attention redoublée les chiffres économiques publiés aux Etats-Unis. Et ce dès vendredi avec les chiffres du chômage.