Trop dépendante de la Chine, l’économie de Taïwan se fragilise

Chine L’île profite de la dynamique chinoise, mais rate le virage de l’innovation

Le gouvernement veut diversifier ses marchés d’exportation, mais Pékin maintient l’isolement de Taïwan

Sur le papier, l’économie taïwanaise est florissante: croissance du PIB à 3,5%, revenu moyen par habitant – en augmentation – à 21 600 dollars américains par an; taux de chômage maîtrisé à 4%, légère inflation à 0,7% et une confortable réserve de change (420 milliards de dollars). Avec ses 23 millions d’habitants, l’île est la 17e puissance commerciale mondiale et parade en tête de classement dans la production industrielle des technologies de l’information.

Mais cette santé dépend de plus en plus de la Chine qui absorbe 40% des exportations de l’île. Depuis la signature en 2010 d’un Accord-cadre de coopération économique, on assiste à une lente mais inéluctable absorption économique de l’île par la Chine continentale. «La population craint que l’on se rapproche trop de la Chine et que cela puisse mettre en danger notre sécurité», explique la vice-ministre du Conseil national du développement, Kao Shien-quey. A Taïwan, on appelle cela la «continentalisation» de l’économie, le continent désignant la Chine contrôlée par Pékin par opposition à la République de Chine installée à Taïwan.

Non seulement le commerce extérieur de l’île est de plus en plus intégré à celui de la Chine, mais Pékin veille à isoler économiquement l’île en freinant l’établissement de traités de libre-échange avec d’autres pays. Taipei a certes récemment signé de tels accords avec Singapour et la Nouvelle-Zélande, mais ses autorités n’ont pas la même marge de manœuvre que leur principal concurrent: la Corée du Sud. Car pour obtenir de tels traités avec Taïwan, il faut d’abord s’assurer de l’aval de Pékin au risque de mesures de rétorsion.

Cet arrimage à la Chine produit un second effet pervers: les investissements massifs des entrepreneurs taïwanais et le transfert de leur savoir-faire ont permis à Pékin de rattraper plus vite que prévu son retard dans la chaîne de production internationale. «La Chine substitue ses produits aux nôtres, constate David Hong, le président de l’Institut de recherche économique de Taïwan. C’est une sérieuse mise en garde.» On est passé du «made in Taïwan» au «made by Taïwan», les entreprises taïwanaises comme Foxconn (sous-traitant d’Apple) ayant largement délocalisé leur production vers le continent chinois.

Face à une concurrence accrue, le gouvernement prône une plus grande libéralisation de l’économie. Mais celle-ci bute à la fois sur un obstacle politique et protectionniste. Ouvrir davantage son marché signifie pour l’île s’exposer aux investissements chinois, y compris dans des secteurs sensibles comme la finance ou l’édition. Un risque que beaucoup de Taïwanais refusent de prendre. Taipei propose du coup de créer des «zones pilotes de libre-échange», solution pragmatique qui n’est pas sans rappeler l’expérience chinoise des «zones économiques spéciales».

Le pouvoir taïwanais cherche par ailleurs à internationaliser ses échanges en misant prioritairement sur l’Asie du Sud-Est. L’île lorgne également en direction du projet américain de traité de libre-échange transpacifique. Mais il semble actuellement au point mort, et là encore Pékin devrait y mettre son veto.

Si Taïwan s’est imposée ces dernières années comme une base de production industrielle parmi les plus efficaces et les mieux qualifiées qui soient, la créativité n’a pas pris le relais. «La formation et l’innovation doivent être au cœur de notre stratégie pour retrouver notre compétitivité», poursuit David Hong. Après avoir favorisé l’accès à une éducation supérieure (plus de 90% des jeunes Taïwanais passent désormais par l’université), les autorités veulent revenir en arrière en favorisant les filières professionnelles sur le modèle allemand. C’est plus singulièrement l’ensemble du système éducatif – fondé sur l’appris par cœur du savoir plutôt que le questionnement – qui doit être remis à plat.

Le dernier défi est celui du vieillissement de la population, les Taïwanaises détenant le record du plus faible taux de fertilité au monde. A l’image du Japon, l’île maintient une politique d’immigration restrictive et favorise l’accès des femmes au marché du travail pour repousser de quelques années le déclin des forces de travail. «Nous allons aussi augmenter l’automatisation du travail pour régler ce problème», ajoute Kao Shien-quey.

«La population craint que l’on se rapproche trop de la Chine et que cela puisse mettre en danger notre sécurité»