Entre-Temps…

L’économie a aussi ses trous noirs

La puissance économique des géants de la tech risque d’étouffer les start-up, notamment européennes, à peu de frais

En astrophysique, un trou noir est un objet dont la gravité est si puissante qu’elle empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’échapper. Tout objet qui s’en approche est irrémédiablement attiré, absorbé et anéanti. L’économie connaît aussi un tel phénomène. Quelques sociétés globales disposent d’un pouvoir technologique inégalé et de ressources financières considérables. Elles semblent pouvoir tout capter et engloutir sur leur passage.

Elles ont pour nom, entre autres, Alphabet, Facebook, Amazon, Apple, mais aussi Alibaba et Tencent. En 2017, les dix plus grandes sociétés technologiques américaines et chinoises ont investi pour 215 milliards de dollars, dont 30% dans des acquisitions. A la différence de la révolution technologique précédente, celle de l’informatique, ces entreprises se diversifient activement, même dans des secteurs d’industrie apparemment éloignés de leur base, comme l’alimentaire, la santé ou le trafic de paiement.

La précédente chronique: Sommes-nous naturellement récalcitrants à la réalité économique?

L’Europe est en ligne de mire pour ces acquisitions. En cinq ans, les sociétés américaines ont acheté plus de 600 start-up européennes. Selon le cabinet d’avocats Baker McKenzie, les entreprises chinoises ont annoncé depuis le début de l’année pour plus de 22 milliards de dollars d’intention d’acquisitions en Europe et 12 milliards de dollars qui ont déjà abouti. C’est neuf fois plus que les achats faits aux Etats-Unis. Le président Trump est passé par là.

Presque toutes les grandes entreprises technologiques ont développé leur propre unité de capital-investissement (private equity). Le but est d’absorber les start-up prometteuses qui peuvent leur amener de la technologie, une expertise et un modèle d’affaires déjà testé. Pourquoi faire uniquement de la recherche quand on peut acquérir à bon prix ce qui est déjà disponible sur le marché?

Tencent et Alibaba constituent déjà 45% du marché de capital-investissement en Chine. Softbank au Japon a créé un consortium de 100 milliards de dollars, le fonds Vision, pour investir dans des start-up prometteuses. Les fonds souverains font de même, comme Mubadala à Abu Dhabi ou Temasek à Singapour, ainsi que des fonds publics comme le China New Era Technology Fund.

Comme l’argent est attiré par l’argent, ces quelques grandes entreprises technologiques absorbent également la majorité des placements indiciels dans le monde. Ceux-ci reproduisent puis font exploser les capitalisations boursières. Aurait-il été concevable il y a dix ans que des entreprises (Amazon ou Apple) valent plus de 1000 milliards de dollars? Et s’il y a une correction des bourses, elles peuvent tout entraîner avec elles.

Les Etats veillent

Face à ce qui peut rapidement tourner à l’abus de position dominante, les Etats commencent à réagir. En Chine, c’est la politique anti-corruption ou le renforcement d’un contrôle gouvernemental, comme en stipulant à Tencent quels jeux vidéo peuvent être mis sur le marché. Aux Etats-Unis, l’administration dispose d’un formidable bras armé qu’est la loi antitrust, qui a déjà démantelé dans le passé l’industrie pétrolière et les banques. La France et l’Allemagne commencent aussi à examiner attentivement les achats étrangers d’entreprises et de start-up.

Cependant, l’Europe est particulièrement vulnérable, certains diraient même naïve, face à ce phénomène. D’un côté les start-up innovatives sont encouragées, voire subventionnées par les Etats; de l’autre, dès qu’elles atteignent un certain niveau de succès, elles sont englouties par une grande entreprise américaine ou chinoise. Bien sûr, c’est la loi du marché, mais le principe allemand «Wandel durch Handel» montre ses limites: l’ouverture des marchés n’engendre pas toujours la réciprocité.

Si les étoiles montantes d’aujourd’hui n’ont pas la possibilité de se transformer en grandes entreprises de demain, d’où viendront l’emploi, les investissements, et les impôts? Certes, la diversification et l’atomisation croissante de l’économie européenne et suisse répondent aussi à un changement culturel et social. Nous aimons les entreprises à taille humaine.

Mais il faut être réaliste. Ces géants de l’économie globale qui surfent sur des montagnes de technologie et d’argent nous rendent aussi plus vulnérables. Tout comme pour les trous noirs en astrophysique, les petites étoiles de l’économie peuvent aussi être victimes du pouvoir d’attraction immense et destructeur de certains objets. Et ensuite, il ne restera plus qu’un grand vide.

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